De la contredanse allemande au Quickstep…en passant par la bourrée (circulation et variations de trois mélodies)

Illustration 01 : Passe de bras d’allemande (gravure extraite de « Principes d’Allemandes » par Dubois, maître à danser, vers 1791).

Dans une précédente série d’articles (« Bourrées des champs ou bourrées des villes ? »), j’avais déjà évoqué la parenté de certaines mélodies de bourrées à deux temps, connues par des sources écrites anciennes d’Auvergne et régions voisines, avec des airs de « contredanses allemandes », dites souvent simplement « allemandes », en vogue des années 1760 au début du XIXe siècle. J’en donnerai ici d’autres exemples, en rassemblant les versions que j’ai pu trouver de trois de ces airs. Les versions les plus anciennes en sont nommées « allemandes », suivies de près par des versions nommées « bourrées » dans des cahiers de danse du centre de la France, et par des versions de marches ou « quick step » en Angleterre et aux Etats-Unis.

Le style des airs des allemandes à deux temps de la fin du XVIIIe siècle est très typé et reconnaissable, avec une construction bien carrée aux phrases symétriques, et des motifs mélodico-rythmiques récurrents : motifs d’arpèges sur des accords majeurs, grupetto sur les repos en milieu de phrase, marches mélodiques, motifs rythmiques bien calés sur les mesures, etc. Les compositeurs français de contredanses ont vraisemblablement d’abord pris modèle sur des airs germaniques, avant de décliner ce modèle à l’infini dans leurs créations.

Illustration 02 : Partition d’une allemande extraite de « Recueil de six menuets et six allemandes par Mr Dubois, Danseur de l’Opéra » 1769. On peut y reconnaître les caractéristiques musicales du genre.

Je pense que l’on pourrait comparer cette pratique avec le cas plus proche de notre époque du paso-doble dans le répertoire musette au XXe siècle : les accordéonistes de bal ont à cœur, sans être eux-mêmes le moins du monde espagnols, de respecter les clichés mélodiques du genre dans leurs compositions, ainsi que de leur donner obligatoirement un titre évocateur de l’Espagne. Ceci est nécessaire pour déclencher la reconnaissance immédiate de la danse chez le public, parmi le reste du répertoire.

C’est ainsi que le répertoire des bals européens de la fin du XVIIIe et du début du XIXe comprend des contredanses françaises, des allemandes, puis des anglaises et des écossaises (en attendant les polonaises, siciliennes etc), ces qualificatifs étant des indications de genre et ne préjugeant pas de la nationalité du compositeur, ni du lieu de pratique.

Les trois airs étudiés ici m’étaient d’abord connus en tant que bourrées dans des sources régionales, mais le hasard de mes trouvailles dans des recueils d’origines variées m’a permis d’en rassembler des versions sous bien d’autres dénominations, parfois surprenantes.


1 – La « Bourrée d’Aigueperse »

Illustration 03 : Bourrée à Aigueperse (Gravure figurant dans « L’Album Auvergnat » de Jean-Baptiste Bouillet)

J’ai tout d’abord, dans les années 1980, découvert et appris cet air sous le titre « Branle Bourbonnais », dans le disque « Airs nouveaux pour danses anciennes » (1983) du groupe berrichon Les Écoliers de Saint-Genest, issu des Thiaulins de lignières. Plus tard, en déchiffrant « L’Album Auvergnat » (1848-1853), je l’ai retrouvé attribué à la Basse-Auvergne, sous le nom de « Bourrée d’Aigueperse ». Une version absolument identique a été publiée antérieurement (1833-1837) par Achille Allier dans « L’ancien Bourbonnais ».

Branle bourbonnais (Les Écoliers de Saint-Genest)

Ce n’est que ces dernières années, en prenant connaissance de nombreux recueils anciens de musique de danse de diverses origines, que j’ai eu la surprise de trouver le même air appelé « allemande » dans une source plus ancienne, un cahier manuscrit provençal datant d’environ 1785. Il figure en tant que bourrée dans un cahier manuscrit de la même époque retrouvé dans l’Allier, ainsi qu’un peu plus tard (vers 1810-1820 ?) dans un autre retrouvé en Basse-Auvergne.

Plus surprenant encore, cet air semble avoir traversé l’Atlantique très tôt (à moins que le trajet ne se soit fait en sens inverse?), pour devenir très populaire lors de la guerre d’indépendance des Etats-Unis : il y est nommé « We are on our march to Boston« , « March to Boston » ou « Road to Boston » (parmi d’autres titres), dans plusieurs cahiers manuscrits de joueurs de fifre militaire autour de 1775. Cet air a été aussi à cette époque rebaptisé « The Kentish Guard March », du nom d’une milice formée en 1774 pour protéger l’état de Rhode Island. Sous son titre de « Road to Boston », il a été désigné par l’état du Massachusetts comme marche officielle pour la célébration du Commonwealth en 1985. Il est beaucoup joué aux Etats-Unis, sous sa forme de marche par les ensembles de fifres et tambours perpétuant les musiques de l’époque coloniale et révolutionnaire.

Illustration 04 : Les Kentish Guards existent toujours aujourd’hui, et maintiennent leur tradition musicale en costumes d’époque.

Ces versions américaines, qu’elles soient livrées par des cahiers manuscrits pour fifre, ou éditées dans des recueils imprimés, sont assez proches les unes des autres, mais comportent souvent de petites variantes. Parmi les versions manuscrites des années 1770, celle du cahier Thompson, simplement nommée « A Quick Step » (forme de marche militaire rapide, correspondant au « pas redoublé » français), a l’originalité d’être écrite en mesure à 6-8, avec un rythme syncopé un peu surprenant dans la seconde phrase. Plusieurs recueils édités donnent des versions à deux ou trois voix, que j’ai ici enregistrées aux fifres et flûtes (traversières de bambou).

Versions pour ensembles de fifres et tambours :

Troop Step / Kg March (The Kentish Guards Fife and Drum Corps)

US March: The Road to Boston

Old North State Fife and Drum plays « Road to Boston »

Marches of the Revolution: The Road to Boston (fifres et tambours)

Road to Boston (Lewis and Clark Fife & Drum Corps)

CIV: Colonization Fife and Drum Music – Road To Boston

Plus récemment, cet air a été intégré comme « fiddle tune » dans le répertoire de la musique de danse. Il existe même une version québécoise, bien reconnaissable malgré sa structure irrégulière (ce que les québécois appellent « toune croche »), publiée en 1933 sous le nom de « Reel des vagues ».

J’ai trouvé beaucoup de ces renseignements sur le site Traditional Tune Archive : on peut y trouver une étude de cet air, donnant de nombreuses sources, surtout anglophones, complémentaires de celles que j’ai pu trouver : https://tunearch.org/wiki/Annotation:Road_to_Boston

Versions en fiddle tune :

Road to Boston, official march of Massachusetts – Fiddling Thomsons (violon et flûte)

Ward Allen – The Road To Boston

On the Road to Boston. (The Fiddlaires) violon et piano

On the Road to Boston · Gunther Schuller · New England Conservatory Country Fiddle Band

Voici enfin deux versions de cet air par le violoniste canadien Don Messer, la seconde avec une chorégraphie de contredanse créé par Gunther Buchta pour son groupe « The Buchta Dancers », qui accompagnait régulièrement l’émission télévisée de Don Messer.

Don Messer – On The Road To Boston

On the Road to Boston – Don Messer

Illustration 05 : Couverture du recueil de Narcisse Quellien.

Un jour en voiture, en écoutant France-Musique, j’ai dressé l’oreille en entendant une œuvre orchestrale du compositeur breton Paul Ladmirault : « Variations sur des airs de biniou trégorois » (1906). J’y ai reconnu une autre version de notre mélodie : après une petite recherche, il s’avère que cet air, intitulé « ronde », provient du recueil de Narcisse Quellien « Chansons et danses des Bretons », publié en 1889. Le voici, enregistré en 1950 par Dimitri Mitropoulos dirigeant le New-York Philharmonic (extrait) :

Voici donc les transcriptions de toutes ces différentes versions, les fac-similés des partitions d’origine, ainsi que mes enregistrements :


2 – « La Petite Allemande »

Illustration 06 : « La petite allemande », dans un recueil manuscrit « Contredanses pour instrument seul » (Bibliothèque Nationale).

J’ai connu cet air par le cahier manuscrit que j’appelle « Ms Clermont-Fd 1 », provenant du legs de l’érudit auvergnat Adolphe Achard (1869-1942). Il est paraît-il déposé aux archives départementales du Puy-de-Dôme, bien que je n’aie pas pu en trouver la trace sur le site de cette institution. J’ai provisoirement appelé cette mélodie « Bourrée N°48« , bien que son titre, coupé sur la photocopie dont je dispose, ne soit pas lisible. Ce recueil comporte majoritairement des bourrées à deux temps (au nombre de 47, ainsi que trois menuets, deux contredanses, deux fanfares et une marche) : il m’a semblé vraisemblable que cet air soit une bourrée, se rattachant par son style aux autres bourrées du recueil, mais il se peut très bien qu’il y soit en réalité titré « contredanse », ou autre chose.

En tout cas, l’exploration de diverses sources musicales m’a fait depuis rencontrer beaucoup de versions de cet air, qui semble avoir été très connu, la plupart du temps en tant qu’ »allemande », mais aussi simplement « country dance », et devenu « Kennet’s Square quick step » aux États-Unis dans un recueil de musique militaire en 1816. On peut l’entendre ici par le « Subdury Ancient Fyfes an Drums » :

Illustration 07 : Couverture du 1er recueil de James Aird « Aird’s Selection (…) ».

Cela me permet de faire remarquer au passage la grande perméabilité des répertoires à cette époque : les recueils, en particulier anglais ou américains, de la période fin XVIIIe-début XIXe siècle, brassent allègrement marches, fanfares, danses et airs de chansons, musiques militaires et civiles. On y trouve pêle-mêle des jigs, reels et hornpipes, des rigaudons, gavottes et contredanses françaises, des airs irlandais et écossais, des sonneries de trompettes etc, avec des dénominations fluctuantes : les airs de danses peuvent être revêtus d’appellations militaires (marche, quickstep, tattoo etc), ou alors ce sont les musiques militaires qui utilisent les formats mélodiques et rythmiques de la musique de danse. Par exemple le terme de « quick step » recouvre des airs de plusieurs familles rythmiques : des airs proches des jigs ou contredanses en 6-8, des allemandes (surtout dans les recueils anglais), et des rythmes de marches binaires.

Un recueil de américain de 1842 (« The Musician’s Companion » d’Elias Howe) donne sous le titre de « Steamboat Quick Step » l’air de contredanse française bien connu « Bon voyage Monsieur Dumollet« ; dans la même source, on trouve « Cracovienne Quickstep« , qui reprend l’air célèbre partout en Europe, de la danse polonaise du même nom.

Illustration 08: Portrait présumé de Michel Corrette (1707–1795).

Pour revenir à notre « Petite Allemande« , la diversité de détail des versions, surtout de la première phrase, est remarquable, ainsi que la permanence, à travers toutes ces variantes, de la structure en trois phrases. Cet air figure, harmonisé à deux voix, dans « La Belle Vielleuse » (1783), méthode de vielle à roue du compositeur français Michel Corrette. On peut l’entendre dans cet extrait, interprété par le vielleux Claude Flagel avec l’ensemble Faux-Bourdon :

La mélodie reste également remarquablement reconnaissable dans la version beaucoup plus tardive recueillie en Berry par le folkloriste Alfred (Germain) Laisnel de La Salle (1801-1870). Publiée en 1902 dans « Souvenirs du vieux temps – Le Berry, moeurs et coutumes« , elle fait partie d’une série de « branles » ou « airs de danse, c’est-à-dire de bourrées », qui aux dires de l’auteur étaient chantées soixante ans auparavant, soit vers 1840, dans la Vallée Noire. Les paroles me semblent un pastiche lettré de chanson populaire patoisante. On pourra les consulter sur le document pdf suivant, qui donne le fac-similé complet de ce corpus de chansons.


3 – « La Rochelle », ou « Bourrée de Maringues »

Illustration 09 : Bourrée à Maringues (Gravure figurant dans « L’Album Auvergnat » de Jean-Baptiste Bouillet).

Cet air, la « Bourrée de Maringues » de « L’Album Auvergnat » de Jean-Baptiste Bouillet, semble avoir été moins répandu que les deux précédents. Je l’ai néanmoins retrouvé dans plusieurs sources anglaises et écossaises, dont certaines lui donnent le titre de « La Rochelle », le « Hamilton’s universal Tune Book » précisant « french tune ». Aucune source ne le mentionne comme allemande, bien qu’il en présente tous les caractères. En revanche, pour Georges Forrester (« The Flute Player’s Pocket Companion », vers 1817), il s’agit d’un quickstep, comme bon nombre d’autres airs de type « allemande à deux temps » de cette époque.

L’une des deux versions données par l’artiste, musicien et collectionneur John Malchair est identique à celle donnée par l’éditeur James Aird dans « A Selection of Scotch, English, Irish and Foreign Airs » (vol.1). Elle est reprise également à l’identique plus tard dans « Hamilton’s universal Tune Book » T.1 p.77, en 1844.

Illustration 10 : Couverture du 2e recueil de James Aird « Aird’s Selection (…) ».

Ce modèle diffère de la version notée par Malchair dans les rues d’Oxford en 1784, interprétée par une fille piémontaise « on a cymbal« . Les consignes données par Malchair pour imiter au violon le rendu de cet instrument permettent de l’identifier : il s’agit d’une vielle à roue. Voici la transcription de ce texte : « Play all these notes uppon the 2th string of the violin, and lett the 3rd string serve as a drone to them. Lay a large kay behind the bridge, this will give the sound of the cymbal. » L’emploi d’un bourdon continu, ainsi que le placement d’une clé derrière le chevalet, sont des procédés connus des violoneux français pour imiter le son de la vielle. L’origine de la musicienne est aussi un témoignage, à rapprocher de la figure bien connue au XVIIIe siècle des petits vielleux mendiants savoyards faisant danser une marmotte au son de leur musique.

Illustration 11 : « La Rochelle – Played by a Piedmontese girl on the cymbal in Oxford streets – December 22 . 1784 » (recueil de John Malchair).

On pourra trouver quelques autres occurences de cet air dans l’article « Bourrées des champs ou bourrées des villes ?« , notamment dans les chapitres que j’ai consacrés aux recueils édités en Auvergne au XIX et début XXe.