Chapitre 1 de l’article « Bourrées des champs ou bourrées des villes ? Inventaire des sources écrites : répertoires anciens de bourrées à deux temps et montagnardes à trois temps (Auvergne, Velay, Limousin etc) »


1) La « Suite des dances pour les violons, et hautbois (…) » de Philidor

Le titre complet de ce recueil très important est : « Suite des dances pour les violons, et hautbois. Qui se joüent ordinairement à tous les bals chez le Roy. Recueillies, mises en ordre, et composées la plus grande partie, par M. Philidor l’aîné, ordinaire de la musique du Roy et garde de tous les livres de sa bibliothèque de musique, l’an 1712 ».

Il est consultable et téléchargeable sur Gallica (site de la BNF) ici :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52500810s/f11.image

Portrait de Philidor « l’Aîné » (Anonyme)
Portrait de Philidor « l’Aîné » (Anonyme)

Ce recueil a été réalisé par André Danican Philidor dit « Philidor l’Aîné » (vers 1652-1730), compositeur et musicien, mais aussi bibliothécaire et copiste musical du roi Louis XIV. Il nous offre un riche éventail mélodique des danses pratiquées à la cour de Louis XIV. Les airs sont écrits pour dessus seul, c’est-à-dire que seule la mélodie principale est notée (partie la plus aigüe, au violon ou au hautbois), sans les voix d’accompagnement. Cette musique était habituellement jouée en polyphonie à 5 voix par la « Grande Bande » des 24 violons du roi, ménétriers de la cour.

Ce répertoire musical est pour nous très intéressant car il s’agit d’une musique non destinée à une utilisation en spectacle, même si certains airs ont pu être créés à l’occasion de ballets et autres mascarades de cour. Nous avons ici d’un répertoire joué pour les bals ordinaires de la cour. De nombreux airs sont simplement désignés par leur indication de danse (menuet, passepied, rigaudon,…) ou la mention de leur auteur (Menuet de Philidor, …), voire une indication d’hypothétique provenance géographique, qui n’est peut-être qu’une mention de style (nombreux menuets et passepieds « de Poitou » ou « de Bretagne »). Certains airs portent des titres de chansons au caractère très populaire, assez surprenantes par rapport à l’idée que l’on se fait d’un répertoire de cour (« Sont des poids sont des fèves », « Pague chopine ma voisine », « C’est Robin c’est turlupin », …).

Parmi toutes ces danses, on relève une « Bourrée d’Auvergne », à côté de quatre bourrées « des Basques » (dont je donne aussi la transcription plus bas). C’est (à ma connaissance actuelle) la notation la plus ancienne d’un air portant ce qualificatif, même si le caractère régional de cet air ne doit pas être surestimé. Il est, il est vrai, de style très semblable à celui de nombreuses bourrées que l’on trouve dans les manuscrits auvergnats ultérieurs, et qui se jouaient plusieurs dizaines d’années plus tard. Cependant, ce style est aussi très proche d’autres musiques de cette époque sans lien particulier avec l’Auvergne, à commencer par les « Bourrées des Basques » et les rigaudons. A titre de comparaison, je donne aussi la retranscription des quatre « bourrées des Basques » de ce même recueil. La troisième est de la composition de Lully, et accompagnait l’entrée d’un groupe de danseurs figurant des Basques, dans le ballet « Le Temple de la Paix » de 1685.

Chapitre 1 Illustration 2

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Liste de lecture (« Bourée d’Auvergne de Suite des dances » uniquement)

2) Les « Danses amusantes » de Nicolas Chédeville

Détail du tableau « Fêtes vénitiennes, de Jean-Antoine Watteau
Détail du tableau « Fêtes vénitiennes, de Jean-Antoine Watteau

Nicolas Chédeville (1705-1782), virtuose de la musette « de cour » et membre d’une illustre famille de joueurs et facteurs d’instruments à vent, publie en 1733 « Les Danses amuzantes mellées de vaudeville pour la muzette, vielle, flute traversière, hautbois et violon » (Oeuvre IVe, consultable et téléchargeable sur Gallica :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9009790x.image

Dans ce recueil, il consacre une page à des « Dances d’Auvergne », soient six mélodies écrites pour deux instruments de dessus (par exemple en duo de musettes). Dans l’état actuel de nos connaissances, il paraît difficile de pouvoir détecter un éventuel caractère régional particulier dans ces airs, de style identique à celui de quantité d’autres branles, vaudevilles et contredanses de la même époque. Les deux dernieres danses sont en mesure à 6-8, les autres, binaires, évoquent plutôt des branles.

Un musicien galicien, David Bellas, a consacré des vidéos sur Youtube à ce répertoire du XVIIIe siècle à deux voix pour la musette, qu’il enregistre à la gaita. On peut donc écouter son interprétation de la suite complète sur cette vidéo (les « Dances d’Auvergne » sont les six premières mélodies) :

https://www.youtube.com/watch?v=7QSGIKUJ4ms

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3) Le manuscrit « Recueil d’airs pour la vielle » (Bibliothèque de l’Arsenal Ms-2547)

Ce manuscrit peut être situé dans la première moitié du XVIIIe siècle, au vu des compositeurs cités, et surtout de son écriture en clé de sol première ligne, dite « clé française de violon », qui a été ensuite abandonnée au profit de la clé « italienne » en deuxième ligne. Ce document n’est pas consultable en ligne, mais Gaétan Polteau m’en a communiqué la copie de deux pages où figurent des bourrées, dont deux nommées « Bourée d’Auvergne ». L’une d’elles se retrouvera dans des recueils ultérieurs, et jusque dans des collectes du XIXe siècle (« Ne las dançarem pus las borréias d’Auvernha », recueillie par François Célor à Brive, et par Lambert en différentes provinces méridionales).

L’une de ces bourrées comporte une phrase à six mesures, ce qui restera fréquent dans beaucoup de bourrées à deux temps de ces recueils anciens (l’ « Album Auvergnat » contient aussi plusieurs airs aux phrases de six mesures), avant que ne se systématise la structure « carrée » à huit mesures, dans les recueils du XIXe siècle.

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4) Benjamin De La Borde « Essai sur la musique ancienne et moderne »

Portait de Jean-Benjamin de La Borde
Portait de Jean-Benjamin de La Borde

Jean-Benjamin de La Borde (1734-1794) fut compositeur, joueur de violon, écrivain polygraphe et historien et aussi premier valet de chambre du roi Louis XV. Ses fonctions de fermier général sous Louis XVI lui ont valu la triste fin d’être guillotiné, victime de la Terreur. Sa maison fut incendiée, ainsi que son importante bibliothèque musicale.

En 1780, il publie un imposant ouvrage en quatre volumes, l’ « Essai sur la musique ancienne et moderne », qui est une somme réunissant les connaissances de l’époque sur l’histoire de la musique. On peut en consulter et télécharger les quatres volumes sur Gallica :

https://gallica.bnf.fr/services/engine/search/sru?operation=searchRetrieve&version=1.2&collapsing=disabled&query=dc.relation%20all%20%22cb307040027%22

Illustration : gravure extraite du chapitre sur les instruments à cordes
Illustration : gravure extraite du chapitre sur les instruments à cordes

Parmi de nombreux exemples musicaux français (chansons de diverses époques), La Borde y publie aussi des exemples de chansons et danses d’autres pays (Scandinavie, Grèce, Chine, Russie etc), et, ce qui est tout aussi exceptionnel pour l’époque, il donne quelques chansons de plusieurs provinces de France : auvergnates, périgourdines et strasbourgeoises, gasconnes, béarnaises, languedociennes, etc. Figurent aussi quelques airs de danses, bretonnes et autres, dont une « Bourée d’Auvergne » et une « Danse des Auvergnats », notées avec une partie de basse. La première figure dans le manuscrit « Legs Adolphe Achard » (voir plus loin, N°38), ce qui, il me semble, authentifie sa pratique réelle dans le répertoire de bal provincial de cette époque. Le caractère de la seconde m’évoque plutôt un air de contredanse (notamment le motif répété 4 fois de la deuxième phrase).

Partition des danses auvergnates de l’ « Essai sur la musique ancienne et moderne » de La borde
Partition des danses auvergnates de l’ « Essai sur la musique ancienne et moderne » de La borde

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5) Les airs de « Petit-Jacques et Georgette »

Chapitre 1 Illustration 7

A partir de 1789 paraît « Petit Jacques et Georgette ou les Petits montagnards auvergnats« , roman destiné à un jeune public, qui conte « L’histoire de deux petits Auvergnats, qui vont chantant et dansant dans les rues pour gagner leur vie ». L’auteur est François-Guillaume Ducray-Duminil (1761-1819), écrivain, chansonnier, membre de la société du Caveau, et considéré comme le premier inventeur du roman populaire français.

Chapitre 1 Illustration 8
Gravure figurant dans le tome 1 de « Petit-Jacques et Georgette »

Le roman commence par une description de la campagne auvergnate et du mode de vie des habitants montagnards (région de Saulzet-le-froid, non loin du Mont-Dore), dans laquelle on peut lire ce paragraphe sur la danse :

Chapitre 1 Illustration 9 montage Le récit, mêlant considérations morales, aventures à rebondissements mélodramatiques et descriptions didactiques, est émaillé de quelques chansons, dont les paroles sont données intégralement. Plusieurs sont en langue auvergnate, représentant le répertoire des petits chanteurs de rue : « La clermontoise » (« Ah ! Disa mé, yaudouna »), la montagnarde « En rivenant d’Auvargna » et la « bourrée des montagnards » « Avio un capello di paillo ».

Chapitre 1 Illustration 10

Ce répertoire fait l’objet d’une republication à part en 1793, sous le titre de « Dix Romances tirées du roman de « Petit Jacques et Georgette ou les Petits montagnards auvergnats » », contenant la musique notée, avec un accompagnement « de harpe ou forte-piano ». Le fac-similé est consultable ici :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9064232v.r=romances%20auvergnats?rk=171674;4

Deux de ces chansons se rattachent tout à fait au style de la tradition orale par leurs paroles :

LA CLERMONTOISE (Montagnarde d’Auvergne, page 70 du roman)

Ah ! disa mé, yaudouno, (Claudine)
Lé mau qué vous n’avé ?
Lé mau qué y-eu n’ai,
Disont qué z’ai la fiaura :
Lé mau qué y-eu n’ai,
N’en garirai jamouaï !

Ah ! disa mé, yaudouno,
Lé mau qué vous n’avé ?
Lé mau qué y-eu n’ai,
Qu’ou n’é pa à la testa,
Ni à l’estoma :
Lé déviné vou pa ?

Ah ! disa mé, yaudouno,
Lé mau qué vous n’avé ?
Lé mau qué y-eu n’ai,
Qu’ou n’é pa à la gamba,
Ni dou long dé bras :
Lé dévinez vous pas ?

Ah ! Disa mé, yaudouno,
Lé mau qué vous n’avé ?
Lé mau qué y-eu n’ai,
Qué mé donna la fiaura,
Quand lé cor m’y ba :
Lé dévinez vous pas ?

BOURRÉE DES MONTAGNARDES (ou des montagnards)

Avio un capello di paillo
que l’i manqua l’cordon
Galant bouta le me
bouta le me y-eu vous en préso
farai qu’au qu’eu mouaï per voi

Avio un chamiso truchado
L’y manquava un pétatson :
Galant bouta le me &c

Avio un corsetto di laino
Que l’y manquava un dévant
Galant &c

Avio un jupon di futana
L’y manquava un falbala
Galant &c

Avio una pianelletta
Que l’y manquava un capo
Galant &c

Avia uno petit tronco
Que l’y manquava d’l’argent
Galant &c

La seconde, « Lo capelon de palha », est ici la version complète d’une chanson dont le premier couplet, utilisé seul, est attesté plus récemment dans plusieurs régions (Languedoc, Velay, Quercy et Limousin), le plus souvent sur des airs de bourrées à trois temps. On le trouve cité par exemple dans le « Dictionnaire du patois du Bas-Limousin » de Nicolas Béronie (1821) :

Chapitre 1 Illustration 11

En revanche, la troisième chanson me paraît relever d’un autre genre, celui de la chansonnette faussement régionale et populaire, écrite dans une imitation grossière et incohérente de patois (mots français affublés d’une terminaison en « a », combinée à des conjugaisons « paysannes » de langue d’oïl). On reconnaît ici le procédé utilisé par Molière pour les personnages paysans de son théâtre, comme plus tard par des chansonniers de caf’conç’ du XIXe siècle, créateurs de refrains « auvergnats » à grand renfort de « fouchtra ». La construction de la mélodie me paraît elle aussi différente de celle des airs de danse. Malgré sa création faussement populaire, cette chanson a quand même survécu dans certaines mémoires, car Albert Dauzat l’a recueillie oralement à la fin du XIXe siècle et publiée dans « Contribution à la littérature orale de la Basse-Auvergne » (l’Auvergne littéraire, 1938). Les airs donnés par Ducray-Diminil sont de rythme binaire : celui de « Avio un capello di paillo » se rattache bien aux bourrées à deux temps de son époque, comme d’ailleurs l’indique le sous-titre donné par l’éditeur. La mélodie de « Ah ! disa mé, yaudouno », donnée comme « montagnarde », est plus difficile à situer. Aurait-elle un rapport avec les quelques rares montagnardes binaires de Haute-Auvergne évoquées par Canteloube et Versepuy ? En tout cas, il me semble crédible que ces deux chansons soient véritablement puisées dans le répertoire auvergnat populaire.

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Lire le Chapitre 2 – Autour de 1800 : de la Montagnarde à la romance, ou quand des aristocrates diffusent les airs auvergnats