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Joueur de cornemuse en Haute-Creuse

Luc Escoubeyrou, cabretaire creusois, a effectué des recherches sur les cornemuses en Haute-Creuse. Dans ce texte(Portrait réalisé notamment à partir de l’article de H. Germouty publié dans « Le Mémorial de la Creuse », Samedi 12 juin 1937, «Dans le folklore de la Haute-Creuse. Noël Théodore et quelques musiciens d’autrefois». Cet article est consultable sur le site de cabrette.com ), il dresse le portrait de Théodore Noël (1853-1937), joueur de « musette » de St-Yrieix la Montagne (23). Il y décrit notamment la forme particulière de la cornemuse pratiquée par ce musicien (une cabrette munie d’un petit bourdon d’épaule pas plus grand que la chanterelle du hautbois) dont plusieurs exemplaires similaires ont été retrouvés sur ce territoire creusois.

Theodore-NOEL_600px«Enfant naturel, Théodore Noël naquit d’un accouchement « à la sauvette » au Montmary, commune de Saint-Maixant tout près d’Aubusson, le 25 Décembre 1853, d’une mère que l’on connaît juste sous la dénomination de Louise Cécile, sans domicile fixe. C’est le cantonnier du village qui le déclarera le lendemain matin, lui donnant deux prénoms: Théodore, comme l’un de ses fils, et conformément au souhait de sa mère, et, Noël en référence au jour de sa naissance, lequel deviendra son nom de famille. Le 27 Décembre, il le déposera dans une boîte à bébé devant l’hospice d’Aubusson avec un billet épinglé à ses langes signifiant son état civil et les conditions de sa naissance.
Sitôt pris en charge par l’établissement coutumier de ce genre d’évènement, il sera placé en nourrice dès le 09 Janvier 1854 chez Marie Dégabriel à la Vallette, commune de Saint-Yrieix la Montagne.

 

L’instruction n’étant pas obligatoire à cette époque, très jeune il sera loué comme berger dans les fermes environnantes.
Très tôt attiré par la musique, et n’étant pas assez riche pour en acheter une, il fabriquera sa première chabrette (appellation limousine, cabrette étant la prononciation auvergnate, désignant la musette), à partir de morceaux de sureau, avec le concours d’Auguste Janicot, maréchal-ferrant, chez qui il résidera et gardera les troupeaux un temps.

Ses premiers airs inventés seront des appels pour faire rassembler les brebis par leurs propriétaires, et aller les faire paître en un troupeau commun, puis les restituer le soir de la même manière. C’est ainsi, qu’en s’exerçant quotidiennement sur un instrument rudimentaire, il acquerra tout l’art et le jeu de la chabrette, jusqu’à devenir un musicien de grand renom.
Appelé à faire son service militaire, sept ans durant, c’est l’Armée, qui lui apprendra à lire et à écrire.

Il se mariera au printemps 1874, n’étant pas encore majeur, avec l’accord de l’hospice d’Aubusson, à Anne Angélique Sanitas dite Angèle Guillebaud (1852-1939), du Cloux Vallereix, elle aussi enfant de l’hospice, reconnue par sa mère quatre ans après sa naissance. Trois enfants naîtront de cet union: Annette, dite Ernestine, en 1875, Jean en 1877 et Marie en 1889.

Exerçant alors le métier de maçon, il s’installera avec sa famille dans le bourg de Saint-Yrieix la Montagne où Annette Legrand-Lenoir lui fera aménager une salle de bal dans laquelle il se produira entre autres lieux, pendant plus d’un demi siècle pour l’infini plaisir de son auditoire. Ce sera un musicien exceptionnel, maîtrisant parfaitement l’alchimie musicale et les rythmes en vogues à son époque. La mémoire collective se souvient encore de son aisance à broder autour d’un thème musical et surtout sa façon d’y apporter l’expression d’un sentiment exacerbé. Extrêmement modeste par nature, Thiéodor, comme l’appelait en patois ses contemporains, soit inventera les airs qu’il exécutait, ou s’inspirera des airs d’autrefois, de chansons apportées par les migrants de Paris ou d’ailleurs, de bribes de toutes sortes entendues ici et là, y compris dans le nature. Taquin, il aura également tôt fait d’habiller en paroles et musique certains personnages du coin hauts en couleur ou à la réputation sulfureuse. Tout cela donnera des marches entraînantes, des bourrées, polkas, un maniguet, sorte de menuet se moquant du milieu bourgeois et noble où il était à l’honneur, valses magnifiques, scottishs, et surtout d’extraordinaires mazurkas à l’allure tantôt douce et langoureuses, ou précipitées à plaisir, selon la nature de la manifestation, de l’auditoire ou des danseurs jeunes ou âgés.

C’est cette faculté d’interprétation ajoutée à l’étendue impressionnante de son répertoire qui fait que Théodore NOEL de distinguera de ses contemporains musiciens dont les talents étaient pourtant reconnus.

Numeriser0001_600pxH-2Il fera sa carrière de musicien avec une musette à soufflet de type Costeroste, telles qu’elles ont été mises au point au milieu du XIXème siècle par les populations migrantes du Massif Central à Paris, munie au cas particulier, d’une chanterelle jumelée au hautbois principal, et d’un petit bourdon à l’épaule. Il fera donc partie des pionniers dans la pratique de cet instrument, et, son empreinte sera telle qu’il aura très vraisemblablement contribué à donner un style à la musique traditionnelle de la Haute Creuse.

S’il ne jouait pas seul, il se faisait accompagner le plus souvent d’une vielle comme la plupart de ses collègues. On se souvient notamment l’avoir vu joué dans les années 1920-1930, avec Jean Tarnot dit « Niallet », son gendre, époux de sa fille aînée Ernestine, vielleux remarquable.

La passion de la musique l’animera toute sa vie durant jusqu’à son dernier souffle, et il n’aura de cesse d’intéresser et d’initier la jeunesse à son art, laquelle n’hésitait pas à lui rendre visite au quotidien parfois même à l‘insu des parents. Il s’éteindra chez lui le 19 Mai 1937, et une foule considérable l’accompagnera quelques jours plus tard à sa dernière demeure au cimetière de Saint-Yrieix la Montagne.»

Luc Escoubeyrou