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la «trobartitude» revisitée

Représentant de la scène occitane la plus actuelle, Claude Sicre des Fabulous Trobadors répond au jeu des questions de « l’art trobar ».

Les « Fabulous Troubadours », êtes-vous les nouveaux princes de l’amour ?
Claude Sicre : Nous nous sommes appelés « Fabulous » parce que personne ne nous connaissait et « Trobadors » parce que nous sommes plutôt des jongleurs. On ne revendique que ce qu’on n’a pas. Ou ce qu’on n’est pas. « Princes de l’amour », certainement pas. Les titres nobiliaires ne cadrent pas avec nos options radicalement démocratiques, et l’amour, on en parle assez peu.

Entre morale chrétienne et naturalisme érotique, que choisissez-vous ?
CS : La morale chrétienne est un acquis principal de notre civilisation, elle nous marque en profondeur quoiqu’on en pense. Pour l’érotisme, celui des Trobadors pensé par René Nelli est intéressant. Je suis personnellement un pratiquant de l’asag (ou Ensag).
En écho avec les « joutes lyriques » des Troubadours parlez-nous du rapport entre la musique, le rythme et le chant dans vos chansons, de la critique sociale.
CS : Les joutes poétiques et rythmiques des Trobadors (la tençon) sont à l’origine de mon travail. Le chant, dans ces joutes, est le porteur des variations mélodico-rythmiques. Il faut, pour bâtir la signifiance générale, travailler ensemble mesure-métrique et sens mais aussi la théâtralisation du duel (dramaturgie) et quand on est bien entraîné, l’improvisation. Ce n’est pas tout un art, c’est un folklore. Parfois très savant. Il n’y a pas de critique sociale dans nos chansons. Il y a des propositions : la danse en rondes, l’improvisation de chacun, la recréation de circonstances par la musique (notamment sur les chansons «anniversaire», «bonne nuit», «il nous ment»… (CD Fabulous Trobadors « Duels de Tchatche et autres trucs du folklore toulousain »,
2003)
) et les textes essayent de dire ce que fait le genre musical que nous promouvons.

La langue occitane et la civilisation d’Oc sont-elles du passé ou promises à un avenir ?
CS : Ça dépendra de ce que nous en ferons. Je suis très pessimiste quant à la stratégie régionaliste, qui veut prendre la France en sandwich entre l’Europe etl les régions. Je ne crois pas aux stratégies politiques. Je pense par contre qu’il faut, avec toutes nos langues-cultures, construire une France plurielle culturellement. Si cela ne se fait pas, je pense que la culture française continuera à décliner. Le rôle de la culture occitane est de revisiter et de refonder la culture française et la culture en France, en profondeur. Lire Nelli, Castan, Meschonnic.

Tropes, versus, lyrique occitane », y a t-il des liens avec votre musique inscrite dans les musiques dites « traditionnelles », « populaires », « amplifiées » ?
CS : Des liens il y en a. Mais à refaire surgir. La musique de variété française a recouvert, de ses lois, les musiques de tradition populaire, orale et rurale des siècles passés. Il faut tout re-analyser, revoir. J’essaye.

Nous ressentons une ambiance musicale africaine dans vos concerts. S’agit-il d’installer une transe collective ? L’Occitanie et l’Afrique sont-elles les berceaux de l’humanité ?
CS : Africaine, peut-être un peu. Le guembré, basse marocaine, est africain d’origine. Les rythmes, ou plutôt le rythme, a des ancêtres africains. Le reste, qui peut faire africain (les chœurs, les structures de chansons, le tambourin, la transe) est ce qu’était notre tradition rurale occitane avant la civilisation étatique française, ses qualités et des défauts. Son principal défaut : l’aristocratisme et le bourgeoisisme en matière de folklore. C’est-à-dire là où il n’a rien à faire.

Propos recueillis par Liliane Bardon et Dominique Meunier pour les Nouvelles Musicales en Limousin, n° 77, janvier-mars 2004.

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