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Lo diable es jos la porta

Textes occitans, musiques originales d’après la tradition limousine, « Le Diable est sous la porte » fait événement tant par la force tragique qu’il véhicule que par la présence – rare – de Jan dau Melhau

Nouvelles : Ce spectacle est centré sur la mort. Est-il une catharsis, un exorcisme qui vous permet de mieux vivre afin de pouvoir créer ensuite?
Jan Dau Melhau : Ce n’est pas une méditation sur la mort, c’est plutôt la fin d’un monde à la fois historique et sociologique dans ce que les gens pensent être la réalité du quotidien, mais aussi la mort d’un monde mythologique et légendaire. Pour nous, ce n’est pas différent.
Mythologiquement on n’a plus que (les bribes, quelques petits signes comme le « leberon » l’homme loup, le loup garou).
Bernard Combi : c’est la fin du monde paysan.
J DM : Le spectacle est une suite religieuse sur le paysan, païen, sur la relation de l’homme au cosmos, à l’arbre, à la pierre. L’homme nous intéresse quand il reconnaît en lui sa part de végétal.
Il faut comprendre religieux dans le sens relié aux choses et non pas dans le sens « catho ».
La première mouture date de vingt-cinq ans. Je l’ai reprise et enrichie. J’ai assisté en 25 ans à la mort de ce monde qui correspond aussi à la mort de la langue occitane en Limousin.
Maintenant nous sommes les derniers, ceux de ma génération qui ont cinquante-cinq ans, à la parler.
C’est la fin de l’agriculture comme rapport à la terre. Il n’y a plus l’outil qui est le prolongement de la main, c’est la fin de la civilisation du néolithique. La grande rupture est intervenue dans les années cinquante quand on n’a plus associé les vaches an travail des champs. Avant, les animaux étaient nommés, il y avait
un rapport à l’animal. Maintenant, on coupe les cornes des vaches. C’est de ça qu’est né « le diable est sous la porte ».

De quoi va se nourrir votre création ?
JDM : La création se nourrit de tout. De la fin d’un monde aussi. Les troubadours qui ont assisté à la fin du monde cathare ont créé dans l’anathème et l’imprécation.

BC : Ce spectacle, c’est le chant du cygne.
JDM : Après la fin de ce monde, la culture occitane rurale ne peut survivre. Peut-être ailleurs, il y a la culture urbaine avec le rap, les « Fabulous troubadours »…
Ce spectacle est mon testament culturel, c’est aussi le testament du Limousin, berceau des troubadours.
Cette culture vit toujours à travers la mémoire collective, peut-elle être revivifiée ?
JDM : Ce ne sera pas une mémoire culturelle mais une mémoire scolaire, ce n’est pas la même chose. Mais j’ai été content que l’Institut des Etudes Occitanes revive. De toutes façons, je continuerai à me battre, à dire et à redire les choses.
BC : Mais le spectacle finit sur un avenir : « Limousin donne, prends ce qu’il donne, nous en ferons demain. ».

De quoi est né le spectacle ?
JDM : Il a été créé dans les années soixante-dix avec un accompagnement à la vielle. J’ai écrit les textes et les musiques. La première mouture (six séquences avec la vielle) a été enregistrée sur un disque aux éditions Ventadour. La nouvelle création s’est faite avec Bernard Combi. On est passé à quatorze séquences. La liaison s’est faite avec le chant savant, le déchant de l’Abbaye Saint Martial de Limoges (douzième siècle) et le chant populaire. Le contenu est modal. Tout est dans le premier mode de ré authente (premier mode grégorien). L’unité est conservée, que ce soit pour la violence, l’imprécation ou la douceur. Le bourdon de l’harmonium indien permet les liaisons, les accords, le lien entre le texte et la musique. La vielle aurait posé trop de problèmes d’accords.

Comment avez-vous travaillé ensemble ?
JDM : J’ai lancé le bourdon puis on a commencé les chansons. C’est venu simplement. C’est un univers de veillée funèbre (sans électricité). On nous voit à peine laissant le chant naître de cette faible lumière. On est bien, très proche l’un de l’autre. Les choses naissent comme ça. Chacun amène ses propositions. Mais on a beaucoup travaillé avec pas moins de trente répétitions. Puis, un jour, c’était équilibré.

Le disque ?
JDM : De manière générale, on n’est pas très « disque ». Mon dernier album date de 1981. Si j’ai pris la décision de faire ce disque, c’est que je l’ai senti comme un testament. Je voulais que ce soit fixé et que ça reste. On ne touche pas assez de personnes avec le spectacle. Il ne fallait pas que le disque soit fait en studio. Il a été enregistré au château de Vicq-sur-Breuilh en condition de spectacle et en une seule prise. On a attaqué le matin et à midi c’était fini.
Le naturel de l’enregistrement est très réussi.
JDM : Le technicien du studio « Ouï dire » a aimé faire ce travail.

Etes-vous satisfaits de l’enregistrement ou avez vous des regrets?
JDM Si on écoute le disque, on n’entend que les erreurs, mais elles n’étaient pas suffisamment importantes pour justifier une autre prise. Quand j’ai arrêté l’harmonium, on était content parce qu’on savait que ça avait marché.

Vos projets ?
JDM : Le disque vient de sortir, on assure sa promotion. Le but, c’est la musique vivante, c’est faire tourner le spectacle. Les lieux peuvent être variés. « Au café du commerce » à Masseret, c’était bien adapté, il faut une proximité des spectateurs.

Propos recueillis par Liliane Bardon pour les Nouvelles Musicales en Limousin, n° 77, janvier-mars 2004.

Interview réalisée suite au concert du 26 septembre 2003 dans le cadre du Festival off de la Francophonie au Centre Culturel Jean Gagnant de Limoges.