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La musique à bourdon, ou l’éternel présent

Jean-Paul Rigaud, fondateur de « Beatus », ensemble spécialisé dans le répertoire limousin des troubadours et de l’école St Martial de Limoges et René Zosso, chanteur et vielleux suisse passionné par la musique médiévale comme par la poésie moderne, ont un intérêt commun : la musique à bourdon. Ils nous font part de leur approche de cet univers si particulier qui traverse de nombreuses esthétiques musicales.

Rene-Zosso-bisNouvelles : Qu’est-ce que signifie pour vous la musique à bourdon ?
René Zosso : Je « chante et vielle » depuis 45 ans ! ce qui veut dire que tous les répertoires que j’ai abordés – musique populaire et savante, ancienne et plus récente – se sont forcément inscrits dans le cadre des bourdons de ma vielle. Ils sont l’espace de toute ma vie musicale, la page blanche où tout, en s’exprimant, s’imprime. Je ne sais pas où ils vont, mais ils y vont avec une telle certitude que je n’ai qu’à les suivre… Et de même qu’on peut habiter une chambre de diverses manières – et même changer les meubles de place – sans en déplacer les murs, on découvre que cet espace presque immuable n’a pas toujours la même couleur et que selon l’échelle employée – le mode – toute la palette des tons (et des demi-tons !) est à notre disposition. Une chose après l’autre, on peut tout dire et la monodie – puisque c’est la polyphonie qui a peu à peu chassé les bourdons s’avère être une civilisation musicale qui a le temps pour elle (et pour soi).

Jean-Paul-Rigaud

Jean-Paul Rigaud : La musique à bourdon, c’est tout d’abord une approche particulière, privilégiée de la texture du son. C’est à partir d’un son unique que va s’organiser le discours musical c’est-à-dire la mélodie au sens large du terme. La musique à bourdon évoque toujours pour moi cet attachement au son originel. La pratique du chant harmonique ou diphonique en est le plus bel exemple : il exprime concrètement, physiquement même, ce que signifie développer des sons (les harmoniques) à l’intérieur d’un son unique et en quoi ce son unique contient les autres. C’est cette approche du son originel qui me semble être un des aspect les plus significatifs et les plus passionnants de la musique à bourdon. J’y vois une expression de l’homme dans son appartenance au monde. La musique à bourdon est pour moi une musique cosmique qui évoque le lien unissant l’homme à l’environnement.
L’autre aspect important de la musique à bourdon, c’est le rapport qu’elle entretient avec la modalité mais cette modalité est en quelque sorte inclue dans la recherche du son « unique » et de sa structure.

Quelle place a-t-elle dans votre musique ?
RZ : Pleine et entière ! Même lorsque je joue à faire vaciller les bourdons au doigt (surtout en musique électroacoustique), je ne provoque cet effet qu’après avoir bien fait comprendre et ressentir que les bourdons sont par nature définitivement stables. Or soudain, tout chancelle…
JPR : Le Chant Grégorien qui est à la base de toute musique médiévale occidentale se caractérise par une note de référence, le mode (modes de ré, mi, fa, sol) autour de laquelle s’articule la mélodie.
De ce point de vue, la musique médiévale est jusqu’au XIV° siècle une musique à bourdon car elle est assujettie aux modes musicaux.
Durant toute la période du Moyen Age, il y a une véritable fascination pour les bruits « parasites » excentriques, pour la répétition et le prolongement sonore. Guillaume de Machaut dans son œuvre poétique et littéraire évoque souvent les instruments à bourdons et leur utilisation. La trompette marine et la vielle à roue (en fait l’organistrum) existent depuis le XIIe. Peut-être faut-il mettre en parallèle cet attrait pour le son continu et le principe d’Aristote, père de la pensée médiévale, selon lequel la nature a horreur du vide !
La pratique du bourdon est de nos jours fréquemment utilisée pour les chants liturgiques antérieurs au chant grégorien (vieux romains, byzantins, milanais). Bien qu’aucune source n’atteste de cette utilisation du bourdon son existence est en quelque sorte implicite.
L’Organum, le genre le plus spectaculaire des premières polyphonies est une extension géniale de la musique à bourdon.

Quel soutien apporte-t-elle à la voix, à la parole ?
JPR : Le bourdon est l’élément stable qui permet à la voix de se poser (se reposer), d’agir en profondeur, de se retrouver.
Il est l’élément de continuité dans la transmission orale, il permet de relier le discours.
À mon sens, c’est la raison pour laquelle beaucoup de musiques traditionnelles ont cette culture musicale du bourdon, qui est l’expression de la pérennité des valeurs propres à cette tradition.
RZ : La voix – parlée et chantée – est notre expression fondamentale et intime. La musique indienne considère que les instruments sont des spécialisations de la voix, qui la prolongent comme l’outil prolonge la main. Écouter sa voix parler puis chanter le long des bourdons, la mettre en accord ou en réaction tendue avec eux, permet de conscientiser l’organisation du discours verbal et mélodique. Les bourdons portent magnifiquement le texte et cette page de silence audible incite à ralentir le débit pour que la phrase ait le temps de prendre tout son sens (ce qui est particulièrement important dans les strophes complexes d’un chant de troubadour). Je parle en général des bourdons et non d’un seul puisque la vielle me propose la tonique et sa quinte, que le Moyen Age appelait la « corde de récitation », ce qui dit bien ce que ça veut dire. Faire sonner ces deux axes est surtout éclairant lorsque l’on est dans un mode qui n’est pas sur la quinte mais sur la quarte : sol-do, mi-la (ou do-fa !).
Et lorsqu’on se met à chanter dans les bourdons, on découvre que la modalité, ce n’est pas seulement l’échelle du mode mais aussi – et surtout d’après moi – la rhétorique tension-détente qui s’instaure selon le rapport de chaque note avec l’un et l’autre bourdon, rhétorique qui donne à la phrase modale une dynamique caractéristique, bien différente du dessin plus souple de la mélodie tonale. Bien sûr, on peut chanter a capella, mais si on a longtemps entendu les bourdons, on peut ensuite les sous-entendre et cette rhétorique sera la même par rapport aux bourdons intériorisés. Et ce que l’on aura compris avec la voix, on pourra l’adapter au jeu instrumental.

Comment a-t-elle influencé les différentes cultures musicales dans l’histoire ?
JPR : Il est difficile de parler d’influence pour la musique à bourdon, en tant que musique « à l‘origine ». Cette musique s’inscrit pour moi dans une perception particulière du temps et de l’espace sonore qui ne s’est jamais vraiment perdue tout au long de l’histoire de la musique savante ou populaire.
Schubert termine son « Voyage d’hiver » avec Der Leiermann (le vielleux). C’est une magnifique et touchante évocation de cette nostalgie de l’origine, de cet éternel recommencement que transmet l’instrument avec sa roue qui tourne comme le cycle des saisons. La vielle à roue est pour moi l’instrument le plus emblématique de la musique à bourdon. Depuis le Moyen Age jusqu’à nos jours, elle a toujours été présente dans le paysage musical.
RZ : Je dirais plutôt que les bourdons sont le fondement de presque toutes les musiques populaires et savantes du monde… quelle que soit la manière dont ils sont exprimés (ou sous-entendus). Seule notre musique savante occidentale s’en est peu à peu écartée en inventant les changements de tonalités. On y retrouvera pourtant les bourdons à l’époque baroque lorsque la musette et la vielle seront remises à la mode par le goût pour les « bergers fidèles » et les fêtes paysannes de Petit Trianon. Mais les bourdons y étaient-ils vraiment souhaités pour eux-mêmes ? L’intérêt des romantiques pour le populaire et les traditions (et pour le Moyen Age) a incité les compositeurs à utiliser des thèmes du folklore dans des compositions savantes et le piano imite la vielle dans le poétique et très beau « Leiermann » (le Vielleux) de Franz Schubert. Mais ces mélodies s’inscrivent dans le langage de la musique tonale. En revanche, la musique tonale ambiante a écarté ou transformé la plupart de nos mélodies aux modes anciens trop étranges en les faisant passer dans le mode majeur omniprésent. L’accordéon remplaça souvent la vielle, les vielleux ne montaient plus tous les bourdons sur leur instrument et peu de cornemuseux anchaient encore les leurs en 1970…

Traverse-t-elle encore de nos jours les esthétiques musicales ?
JPR : Bien sûr ! elle semble même être plus présente qu’au début du XX° siècle où elle était cantonnée à une utilisation folklorique. L’intérêt pour les musiques extra européennes puis l’avènement de ce qu’on nomme la « world music » – qui inclut certes le meilleur comme le pire – ont ouvert de nouvelles perspectives pour son utilisation. Les gens ont besoin de ce qu’elle véhicule… le bourdon. C’est l’anti-zapping !
D’ailleurs techniquement, s’il est un son que l’on ne peut pas manipuler lors d’un enregistrement en studio c’est bien celui du bourdon. Et je trouve cela très significatif.
RZ : Notre vie moderne nous environne de bourdons : le moteur de la voiture, l’ascenseur, le frigo, le trafic lointain par la fenêtre ouverte, trains et métros nous sont aussi familiers que l’eau qui coule et le vent. Bourdons fixes ou évolutifs traversent donc nos musiques actuelles – de la musique concrète au rap – et, face à la dispersion des sons éclatés, proposent un élément de continuité. Ce n’est certes pas un hasard donc si le renouveau des musiques traditionnelles et médiévales se produit maintenant plutôt qu’il y a un siècle.

Quel avenir pour la musique à bourdon ?
RZ : Etant un éternel présent, elle a tout l’avenir devant elle !
JPR : Leo Ferré a dit : « l’immobilité c’est un peu le sourire de la vitesse. » Je crois que notre époque a grand besoin de sourire et que la musique à bourdon en est la représentation sonore !
Plus sérieusement, il me semble que dans une société où le rentable, le sensationnel, l’original sont omniprésents, où tout nous entraîne à la multiplicité et à la dispersion, cette musique propose l’alternative de l’originel, du repos et de la continuité sans pour autant être passéiste et ringarde. Dans cette perspective, la musique à bourdon a encore de beaux jours devant elle.

Quels sont vos futurs projets qui abordent cet aspect musical ?
RZ : Continuer, chanson après chanson, à inscrire dans mes bourdons les textes médiévaux qui me parlent, en y cherchant l’écho anticipé du présent, de même que « dans le présent de l’écoute retentit le passé » (R. Dragonetti). Et toujours privilégier le contact direct du concert…
JPR : L’ensemble Beatus travaille actuellement sur un manuscrit du XIIe siècle du répertoire Ambrosien. Ce répertoire de musique sacrée appelé aussi milanais existait avant le chant grégorien. Il a des liens très étroits avec les pratiques orientales de psalmodie et se prête particulièrement bien à l’utilisation du bourdon.
Enfin dans le cadre des ateliers vocaux que je propose, le travail sur le chant diphonique et, pour la musique médiévale, la découverte de l’organum restent toujours d’actualité.

Propos recueillis par Dominique Meunier pour les Nouvelles Musicales en Limousin, n° 83, février-mai 2006.

Jean-Paul Rigaud

Passionné par l’interprétation des musiques médiévales, Jean Paul Rigaud a travaillé avec les ensembles Organum, Perceval, Diabolus in Musica, Jacques Moderne et Sequentia. Fondateur de Beatus, ensemble qui valorise le répertoire limousin des troubadours et de l’école St Martial de Limoges, il a réalisé en 2005 une série d’opérations sur la lyrique courtoise et les polyphonies de St-Marial de Limoges dans le cadre de la carte blanche commanditée par le Centre Trobar. Cet artiste-pédagogue, animera en Haute-Corrèze plusieurs stages de découverte des musiques vocales du Moyen Age les 14-15 janvier, 4-5 mars, 15-16 avril et 13 mai 2006 et présentera le résultat de ce travail lors d’un concert à Sédières (19) le 14 mai 2006 à 16h (rens. Trobar 06.83.30.23.35).

René Zosso

En prenant comme axe musical, en apparence immobile, le bourdon de la vielle à roue, René Zosso s’intéresse autant à la musique médiévale, à la tradition orale, à la musique électroacoustique, qu’à la poésie moderne. Ce musicien-chanteur genevois, membre du Clémencic-Consort depuis 1972, a participé en 2005 à plusieurs spectacles en Limousin : « Le concert dans l’œuf » avec la camerata vocal de Brive et, dans le cadre de la 6° fête de la vielle, son spectacle en duo avec Anne Osnowycz.

Discographie

> David Hykes : A l’Ecoute des Vents Solaires » (Occora)
> Ensemble Organum : Chant de l’église de Rome (HM) ;
> Ensemble Organum : Chant de l’église milanaise (HM)
> Marie Keyrouze : Chant Bysantin (HM)
> Ensemble Diabolus in Musica : Vox Sonora (studio S.M.) ;
> Diabolus in Musica : Paris Expers Paris (Alpha production). René Zosso et Anne Osnowycz :
> Musique à bourdon du Moyen-Age et du folklore français (HM) ;
> La Mare de Déu : chants religieux du Moyen Age – Laudes du pape Celestin (disponible chez R. Zosso 8 rue Goetz-Monin – 1205 Genève – rene.zosso @worldcom.ch)
> Clemencic Consort : Carmina Burana (1975) 1990 (HM).

Bibliographie

> J.-F. Dutertre, « Le Temps Suspendu », in Vielle à roue Territoires illimités, Modal, FAMDT.
> « Entretien de Stephan Prager » in TRAD-Magazine n°77 et 78.
> « Article sur la modalité » in la Lettre d’Information du CMTRA, n° 38.

Webliographie

> www.cmtra.org
> www.ciebeline.com
> www.musiqueabourdon.ch