Une aventure et une rencontre des musiques jazz, traditionnelles et improvisées sur le thème
des métiers du cuir à Saint-Junien (87)

Pour cette création, six musiciens, un conteur,
un plasticien photographe, avec leurs origines artistiques diverses, vont s’unir et prendre ainsi pour base commune de travail, les sensations, les images, les récits, les anecdotes et témoignages collectés auprès des mégissiers, gantiers et habitants de la ville.
A environ un mois de la création de «Dans la peau» à Saint-Junien le 7 juin 1997, trois des participants à cette aventure artistique sur le thème des métiers du cuir ont accepté de s’interroger sur les fondements d’une telle rencontre. Jean Jeudi, directeur de l’Orchestre d’Harmonie de Saint-Junien, intégré au projet, Alain Gibert, arrangeur des thèmes traditionnels, et Philippe Destrem, coordinateur artistique du projet et fabriquant de machines sonores, nous délivrent ainsi leurs conceptions de la création et de la musique dans ce projet original.

N.M. : Le projet “Dans la peau” réunit des musiciens d’horizons divers (Jazz, musique improvisée, musique traditionnelle, harmonie…) que signifie pour vous la notion d’échange entre musiciens, entre musiques ?

Jean Jeudi : Pour les échanges entre musiciens, la musique d’harmonie inclut déjà beaucoup de gens, d’une manière imparfaite, pas puriste du tout. Avec les autres musiciens, je remarquerai qu’ils ont la même démarche que moi, qu’ils sont tous aussi spécialisés que je peux l’être. A ce que je vois, ils travaillent plus en « professionnels », moi c’est plus en amateur, à la limite en « bricoleur », sans sens péjoratif.

Alain GIBERT : Le bon échange, c’est le travail concret du son avec d’autres musiciens. Qu’ils appartiennent à des groupes différents est secondaire, à condition qu’ils aient la même notion du beau, qu’ils sentent unanimement dans quel sens ils doivent orienter leur production. Dans le cas présent, toutes ces qualités sont présentes et je crois que c’est l’équipe idéale pour ce projet original où on demande à la musique un peu plus de sens que d’habitude.

Philippe Destrem : Pour moi, cela signifie la recherche d’un langage commun, d’être ouvert, tolérant, curieux, de pouvoir écouter ce qui est
bien chez l’autre. Trouver un terrain de jeu où tout dans l’équipe sera régi sur l’idée d’équilibre.

N.M.L. : Les travaux des mégissiers et des gantiers, thème unificateur du spectacle, nous ramènent à une place centrale de l’action humaine. Quelle est pour vous la place de l’humain, de la « pâte humaine », dans la musique et dans un projet comme celui-ci ?

J.J. : Les travaux des mégissiers j’en ai beaucoup entendu parler, étant donné que j’ai eu des anciens dans mon orchestre qui appartenaient à ces professions. La réussite du projet, c’est la part qui sera faite à l’humain, alors on va dire la fête, parce que cela sera certainement un moment de fête ».

A.S. : La musique peut donner une image assez juste des réalités qui existent dans un groupe humain, que ce soit une corporation, une ville, une société. En tant que créateurs, nous devons ouvrir nos antennes et essayer de capter le plus possible de vibrations humaines.
Une fois traduites en musique, en photos, ou en tout autre expression artistique, elles auront d’autant plus de chances de toucher le public que nous aurons été plus réceptifs. A St Junien, la récolte de vibrations a été bonne car la ville a une identité vraiment marquée, et que nous
avons fait des rencontres de gens, de lieux ou de machines qui rendent la peau perméable.

P.D. : Lorsque je fabrique un instrument comme lorsque je fais de la musique, mentalement j’ai une forme idéale à réaliser. Je crois que l’on a ce même type de pensée dans une création artisanale d’art comme la ganterie. Le choix de l’équipe musicale s’est fait sur des compétences, des complémentarités mais également sur une forte sympathie entre les acteurs. A mes yeux, c’est capital, fort agréable, et généralement performant, comme dans un collectif d’ouvriers où la réussite d’une opération dépend de la qualité de la précédente.

N.M.L : Une partie des thèmes musicaux appartient aux musiques traditionnelles du Limousin, de Gascogne, du Poitou et de Vendée. Que signifie pour vous la notion d’héritage musical pour la création ?

J.J. : Ce que je connais de la musique traditionnelle, c’est que c’est autant un art de vivre que la musique en elle-même. L’héritage musical, c’est l’héritage tout court, l’héritage culturel, social qu’on peut avoir. Le fait de créer ne peut pas être détaché de l’humain, en étant d’une époque à un endroit donné, on a des influences, des parentés qu’il ne faut pas perdre.
Les garder en l’état c’est bien, mais si elles peuvent susciter une nouvelle création, c’est mieux.

A.G. : Il n’y a pas de création à partir de rien, la musique se nourrit d’elle-même. Seules les formes musicales ont une histoire, finalement le plus intéressant dans la musique, c’est la géographie. C’est d’ailleurs la seule réalité qui fasse barrage à la « Worldisation ».

P. D. : Les musiques traditionnelles commencent à être connues comme des réservoirs énormes de couleurs sonores et de savoir-faire originaux. Dans un projet comme celui-ci, où il n’y a pas la notion de musique à danser, il est difficile de s’appuyer uniquement sur le répertoire, j’essaie donc de puiser dans cet héritage culturel des images, des sons, et une poésie souvent hors-norme assez lointaine des clichés contemporains.

NML : Quelles sont vos envies pour cette création, et quelles sont vos attentes ?

J.J. : Les attentes, c’est que j’y trouve de l’intérêt, et pour moi et pour ceux avec qui je joue. Notre participation, elle n’est pas facile, parce qu’un groupe de plus de soixante personnes n’est pas souple. On va dire que la chose la plus positive, c’est que cela va exister.

A.G : Avant une création, moi j’ai plutôt des angoisses. Ma seule attente : mettre fin à mes angoisses. Le projet est en effet difficile parce qu’il faudrait qu’on mette du sens dans cette histoire musicale, et souvent la musique, c’est assez désincarné, même si chaque musicien parle de lui, ça n’a pas d’habitude un sujet sociologique comme c’est le cas là, mais c’est une gageure intéressante à relever. Comme on a l’équipe parfaite, on espère tous que cela va être bien.

P.D. : Avec mes « collègues », réaliser une belle sculpture… Et que cette structure touche le spectateur, de St Junien comme d’ailleurs.
Propos recueillis par Ricet Gallet (CRMTL) pour les Nouvelles Musicales en Limousin, n° 49, mai-juin 1997.