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Jean-Marc Delaunay vous propose un aperçu sur un groupe de bourrées particulières, formant une « enclave » au style reconnaissable au milieu des autres bourrées des violoneux auvergnats et limousins. Quelques airs de sources écrites anciennes viennent donner un éclairage complémentaire, et suggérer des parentés possibles.

Sommaire

Introduction

-Le répertoire
-La Planette (d’après Henri tournadre)
-La Planette (d’après Michel Péchadre)
-Presta lo me (d’après la version de François Roussel jouée par Joseph Perrier)-
-Presta lo me (d’après Joseph Perrier)
-Bourrée (d’après Henri tournadre)
-« La chabra » (1ère version d’après Michel Péchadre)
-« La chabra » (2e version d’après Michel Péchadre)
-La verem pus la montanharda (d’après Joseph Perrier)
-La verem pus la montanharda (d’après Alfred Rochon)
-La verem pus la montanharda (d’après Jules Lacoste)
-La borréia d’Auvernha (d’après Antonin Chabrier)
-La borréia d’Auvernha (d’après Michel Péchadre)
-Bourrée « de Loï » (Louis Juillard) (d’après Joseph Perrier)
-Bourrée « de Mouret » (d’après André Gatignol)
-Bourrée de Fenou (d’après François Roussel)
-Bourrée (d’après Michel Péchadre)
-Tan pire (d’après Henri Lachaud)
-Bourrée de Nanot ou « sur les 4 cordes » (transmise par Michel Meilhac, jouée ici d’après une version jouée par le Trio Violon Champeval-Durif-Vrod,)
-Calarem, calarem pas (d’après Joseph Perrier)
-Bourrée (ou valse??) (d’après Henri Lachaud)
-Bourrée de Juilhe (d’après Léon Peyrat)
-Bourrée « deux tons » (d’après Alfred mouret)
-Bourrée d’Auvergne 1 (partition manuscrite pour piano, inédit)
-Bourrée d’Auvergne 2 (partition manuscrite pour piano, inédit)
-Montagnarde N°2 (« Nouvelles Bourrées et montagnardes » par J. Théron)
-Montagnarde N°4 (« Nouvelles Bourrées et montagnardes » par J. Théron)
-Montagnarde N°62 (« Bourrées et montagnardes d’Auvergne » par Maurice de Raoulx)
-Passepied du « Mariage de la grosse Cathos » (Philidor l’aîné, 1688)
-Passepied de « Don Quichotte » (Joseph Bodin de Boismortier, 1743)
-Références documentaires

1. Introduction

Voici un petit coup de projecteur sur une famille particulière de mélodies de bourrées du répertoire des violoneux auvergnats et limousin, reconnaissables intuitivement à leur style différent des autres bourrées. Du fait de leur construction, ces airs ont en commun d’être presque toujours interprétées sur le violon dans un doigté correspondant à la tonalité de Sol, alors que les neuf dixièmes du répertoire sont en doigté de Ré (Françoise Etay l’avait déjà relevé dans son mémoire sur le violon traditionnel en Limousin, ce qui avait attiré mon attention sur l’existence de cette famille de bourrées).

Ces airs partagent également un caractère mélodique beaucoup plus tonal que modal, ainsi qu’un aspect très instrumental « brillant », où l’on sent une forte influence de la musique savante ou citadine, notamment des styles du XVIIIe et début XIXe siècle : guirlandes de notes conjointes montant et descendant la gamme, associées à des formules d’arpèges, tessiture plus large que les bourrées chantées, prédominance du mode majeur, formules rythmiques affirmant le plus souvent très franchement la mesure à trois temps et son temps fort.

En plus des airs recueillis dans les années 1970-1980 auprès des violoneux, je donnerai ici en complément quelques airs de sources écrites plus anciennes, proches de ce style : bourrées et montagnardes d’après des sources auvergnates du XIXe siècle ou début XXe, et deux passepieds du XVIIIe siècle. On y reconnaîtra parfois des airs directement apparentés à ceux des violoneux, ou tout du moins partageant un climat commun ou certaines tournures mélodiques ; les deux passepieds en particulier, du répertoire dit « baroque », m’ont fait dresser l’oreille quand je les ai entendus, par leur étrange ressemblance avec un des thèmes de bourrée les plus connus et emblématiques, « La borréia d’Auvernha ».

On peut noter que les airs tels qu’ils sont joués par les violoneux sont plus complexes que ceux des montagnardes de recueils écrits plus anciens : plus grande souplesse de la ligne mélodique, qui peut être très enrichie, rythme moins lourd, climat tonal nuancé et coloré par le jeu des microintervalles, qui conduit chez certains violoneux ces mélodies vers une couleur beaucoup plus modale, où par exemple les formules dérivées d’arpèges sont utilisées plus pour leur dynamique rythmique que pour suggérer une harmonisation.

Je dois les airs des violoneux aux collectages effectués par Eric Cousteix, Olivier Durif et Alain Ribardière (avec leurs compagnons de collecte).

Tous les airs sont ici joués par moi-même, il faut savoir que je joue les mélodies de passepieds à peu près comme des bourrées, sans prétendre avoir une interprétation conforme à un style ancien.

Le répertoire

1 5 Autour de Henri Tournadre (Marchal 1991)Voici tout d’abord deux versions parmi tant d’autres d’une des plus connues de ces bourrées : la Planette, dont le nom serait associé au souvenir du violoneux Marcel Plane, de Saint-Bonnet de Condat (15), plus connus comme accordéoniste, et non à une quelconque référence astronomique. Je me souviens d’avoir, il y a longtemps, entendu un thème musical ressemblant beaucoup au début de cette bourrée, utilisé dans une publicité télévisée. Il me semble qu’il s’agissait d’une mélodie de musique baroque, peut-être de J.-S. Bach, chantonnée par une voix féminine… Je serais aujourd’hui bien curieux de retrouver la référence exacte de ce thème, et son degré éventuel de parenté avec notre « Planette »!

La première version donnée ici vient de Michel Péchadre, violoneux et sabotier originaire de l’Artense, rencontré à Ussel par Olivier Durif ; la seconde était jouée par le violoneux Henri Tournadre de Champs-sur-Tarentaine, enregistré par Alain Ribardière (à ne pas confondre avec Henri Tournadre de Marchal cité plus loin).

A noter que cette bourrée a été immortalisée sur disque par Martin Cayla vers 1933 (réédité en 1996 sur le CD « L ‘accordéon en Auvergne – Enregistrements historiques », SILEX-AMTA dist Auvidis) et par Jean Ségurel dans deux versions différentes (« Lo Planeto » et « La Sarrandouna »).

Enregistrements et partitions :
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4 8 13 19 Joseph Perrier (Marchal 1991)

« Presta me lo » ou « Presta lo me » fait également partie du répertoire « canonique » du Massif Central, et comme les autres, loin de se réduire à une mélodie unique, se trouve déclinée en de nombreuses versions plus ou moins ornementées à partir de la mélodie de base chantée : « Presta lo me, ton cause, ton cause, presta lo me, degun ne’n saubra ren » (Prête-le moi, ton chose ton chose, prête-le moi, personne n’en saur rien). L’accordéoniste Jean Ségurel en a déclaré à la SACEM les paroles et la musique, ce qui est pour le moins douteux, ce thème figurant au répertoire de violoneux de générations antérieures à son activité de musicien de bal.

Je donne ici cinq versions qui me paraissent se rattacher à ce thème de base, provenant du plateau de l’Artense et de la Haute-Corrèze voisine : d’après François Roussel de Sarroux (19), Joseph Perrier de Champs-sur-Tarentaine (15), Henri Tournadre de Marchal (15), ancien violoneux qui chantait son répertoire de violon depuis qu’un accident l’avait privé de son pouce, et enfin deux versions de Michel Péchadre, dont l’une a été enregistrée par Eric Montbel sous le titre « La chabra ».

Enregistrements et partitions :
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Une bourrée moins connue, mais également répandue à travers de multiples versions chez les violoneux et chanteurs de l’Artense, avec parfois des paroles « La verem pus, la verem pus la montanharda, la verem pus, la verem pus que çai i es pus » (nous ne la verrons plus la montagnarde, car elle n’est plus ici), parfois en français « Regardez-la bien, cette aimable brunette » (cité de mémoire) ou empruntées à une autre bourrée « Son davalats los garçons de la montanha ». Nous en retrouvons une version très reconnaissable dans un recueil pour piano « Nouvelles Bourrées et Montagnardes » par J. Théron (publié à Clermont-Ferrand finXIXe ou début XXe siècle, mais qui reprendrait des airs d’un cahier de ménétrier du début XIXe siècle. Je donne cette version un peu plus loin (Montagnarde N°4).

Nous devons les versions jouées ici à Joseph Perrier, Alfred Rochon de Bagnols (63) et Jules Lacoste de Saint-Donat (63).

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Cette fois il s’agit d’un véritable standard, une des deux bourrées (avec « Que çai veniatz cherchar garçons de la montanha ») symbolisant la bourrée auvergnate pour le grand public, ce qu’elle porte d’ailleurs dans ses paroles : « La borréia d’Auvernha, la borréia vai bien ». En voici deux versions dues aux violoneux Antonin Chabrier de Riom-es-Montagnes (dont j’adopte ici le jeu systématiquement « en coulé », c’est-à-dire avec des coups d’archets liant les notes par mesures entières) et Michel Péchadre.

Enregistrements et partitions :
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14 André Gatignol avec Éric Cousteix 1 (Saint-Donat été 1991)
Voici ensuite une bourrée dans laquelle on peut voir une version très développée au point d’en être méconnaissable, de « Presta lo me », jouée par Joseph Perrier et André Gatignol (de Saint-Genès-Champespe, 63).

Enregistrements et partitions :
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Une autre bourrée brillante se promenant sur plus d’une octave et demie, jouée par deux violoneux de l’est de la Corrèze, tout près du plateau de l’Artense.
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Michel_MeilhacVoici maintenant quelques autres bourrées de violoneux du même style, en commençant par une version de « Tan pire » (air reconnaissable à son pizzicato sur une ou deux cordes à vide) de Henri Lachaud de Chaumeil, fils du violoneux mythique Léonard Lachaud de la Vedrenne, suivi d’une bourrée « virtuose », la bourrée « sur les quatre cordes », recueillie et transmise par le violoneux atypique qu’était Michel Meilhac, et qui aurait été faite par un musicien de la Xaintrie nommé Nanot (vois l’article de son fils Bernard Meilhac dans la revue Lemouzi : « quatre bourrées inédites… ou presque… »). Ensuite, une nouvelle bourrée du répertoire de Joseph Perrier : « Calarem, calarem pas », et une bourrée (qui est peut-être une valse?) de style fin XIXe, jouée par Henri Lachaud, suivie de la « Bourrée de Juilhe » jouée par Léon Peyrat.

Enregistrements et partitions :
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Nous finirons cet aperçu de mélodies collectées par une dernière bourrée jouée par Alfred Mouret (on peut l’entendre sur le CD qui lui est consacré) et surnommée « bourrée deux tons » ou « bourrée sans fin » en raison de son ambigüité tonale. Ce violoneux applique en effet à cet air son système personnel de doigté et d’intervalles particuliers, ce qui rend méconnaissable la couleur tonale qu’il avait vraisemblablement au départ, selon moi. En raison de sa construction particulière par rapport aux cordes à vides du violon, cette mélodie me semble d’une autre nature que toutes les autres bourrées d’Alfred Mouret, qui sont jouées en doigté de Ré. Il me paraît probable qu’avant un refaçonnage dû à Mouret et/ou à des maillons précédents de la chaîne de transmission, cet air a pu avoir un caractère proche de celui des vingt bourrées précédentes.

Enregistrements et partitions :
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Cet exemple, comme dans certaines des bourrées précédentes, mais de façon plus évidente encore, me semble illustrer la puissance d’assimilation de ces musiciens populaires, capables de « digérer » des apports musicaux d’origine citadine, musique tonale relativement banale de facture, et d’en refaire de la musique originale, par les colorations modales, la restructuration et la dynamisation des mélodies et des rythmes.
23-27 Frontispice recueil Lemaigre Pour continuer à illustrer cela, voyons quelques exemples de bourrées et montagnardes issues de sources écrites datables en gros du XIXe, cahiers de musiciens de bal ou recueils de « bourrées et montagnardes » arrangées et harmonisées pour piano ou flûte.

On y reconnaît des couleurs similaires à celles des bourrées « en sol » des violoneux, en revanche les schémas rythmiques sont plus pauvres et plus lourds, plus « carrés », les mélodies sont plus pesantes, avec des clichés répétés à différentes hauteurs. Peut-être a-t-on là un exemple du matériau de départ sur lequel a travaillé ensuite la transmission orale, ajoutant de la souplesse, de la fantaisie et du dynamisme pour en faire un objet de qualité musicale supérieure.

Patrice Coirault a démontré, exemples concrets à l’appui, la capacité de la tradition orale à améliorer la qualité d’une chanson par le rapport entre paroles et musique, l’équilibre, la concision etc. Il n’est pas interdit d’imaginer les mêmes capacités en ce qui concerne la tradition instrumentale. Néanmoins je ne méprise pas ces montagnardes anciennes, qui peuvent être très plaisantes à jouer comme à danser : c’est à nous qu’il appartient de leur trouver une interprétation vivante.

27 Suite de montagnardes (recueil d'Étienne Brun, Puy-de-Dôme)

Enregistrements et partitions :
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28-29_PASSEP~1
Et voici pour finir deux mélodies de passepieds, danse vive du XVII et XVIIIe siècle apparentée au menuet et dansée à la cour et dans les ballets. J’ai entendu ces deux airs sur des disques, et ai eu l’oreille attirée par la ressemblance de certaines phrases avec « la borréia d’Auvernha », c’est pourquoi je les cite ici. Pourrait-on retrouver d’autres parentés mélodiques avec nos bourrées dans ces répertoires baroques? Pour l’instant je n’ai pas trouvé d’autre concordance, affaire à suivre…

La partition de Philidor est trouvable sur Gallica, le site de la BNF, parmi une grande quantité de musique de danse de cette époque.

Ne sachant pas danser le passepied, je cadence ici ces airs comme des bourrées, comme aurait pu le faire un violoneux ancien récupérant un air qui lui plaît, et le remettant dans une cadence qui lui est familière.

A vos violons!
Enregistrements et partitions :
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3. Références documentaires

Vous pourrez retrouver des versions de ces airs, et bien d’autres dans les recueils suivants :

Recueils de partitions

  • Les violons de l’Artense (Jean-Marc Delaunay, éditeur AMTA)
  • Cahier de chabrette (Eric Montbel, éditeur CRMTL)
  • Les airs de Jo (Jean-François Vrod et Laurence Dupré, éditeur AEPM – Mustradem)
  • Ai vist lo lop (Françoise Etay, éditeur Trad’bande)

Enregistrements

  • CD portrait de musicien : Alfred Mouret et Léon Peyrat(les deux sont des coéditions de l’AMTA et du CRMTL)
  • CD Chanteurs et musiciens traditionnels en limousin (édition SILEX et CRMTL) et quelques publications aujourd’hui difficiles à trouver :
  • Disques vinyl : Chanteurs et musiciens du Cantal (collectage Alain Ribardière en Artense, éditeur Chant du monde)
  • Antonin Chabrier (collectage de Pierre Boissière)
  • Cassettes « Musique du canton » de Champs-sur-Tarentaine et de La Tour d’Auvergne.