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Airs limousins dans « La clé du Caveau » (ou les plus anciennes notations d’airs populaires du Limousin)

Frontispice L'Épicurien_françaisDans le domaine de la chanson, les « timbres » sont des mélodies d’origines diverses, aussi bien savantes que populaires, parfois fort anciennes et sans cesse enrichies d’apports nouveaux. Pendant plusieurs siècles, les chansonniers, porteurs d’une forme d’expression reconnue comme particulière à la France, ont puisé dans ce fond musical commun pour accompagner leurs vers : couplets de théâtre, satires politiques ou sociales, cantiques et Noëls, chansons à danser, complaintes, chansons grivoises ou obscènes, etc.

La « parodie » signifie au départ l’écriture de nouvelles paroles sur un air instrumental préexistant, puis par extension le remplacement de paroles originelles par des nouvelles. Cette pratique extrêmement générale n’a cédé le terrain que dans la seconde moitié du XIXe siècle, face à la pratique aujourd’hui majoritaire d’écrire une chanson à chaque fois sur un air propre.

Pour faciliter la tâche aux auteurs, des compilateurs ont tâché de rassembler les airs circulant à leur époque dans de volumineux recueils, dont le plus connu est la « Clé du Caveau ».  Son auteur est  Pierre Capelle, membre de la Société du Caveau qui était une association de poètes, musiciens et chansonniers épicuriens se réunissant régulièrement pour partager leurs créations lors de dîners festifs. Au cours de quatre éditions successives de ce livre (de 1811 à 1872), l’auteur a mis à jour et accru le répertoire, réunissant à la fin plusieurs milliers de mélodies.

Dans ce corpus important, on remarque quelques pièces à dénomination régionale : « air languedocien », « bourrée saintongeoise » ou « bourrée lyonnaise », etc (parfois avec des titres occitans). Quatre mélodies sont ainsi appelés « Air limousin », et il s’agit à ma connaissance des plus anciennes mentions de mélodies populaires limousines.

On ne peut toutefois pas être tout à fait assuré de l’origine véritablement régionale de ces airs. En effet, des mélodies peuvent porter un qualificatif provincial, simplement pour être tirées d’une œuvre, pièce de théâtre ou opéra comique, mettant en scène des personnages de cette province, alors que la musique peut en être écrite par un compositeur parisien. D’autre part, on sait qu’à différentes époques, des créateurs d’airs de danse ont titré leurs mélodies d’après une origine géographique sans fondement réel.

En naviguant à travers les différentes tables et index du recueil, on trouve quelques indications supplémentaires sur ces « Airs limosins » (sic). Tous les quatre ont été utilisés comme timbres par le prolixe chansonnier parisien Pierre-Antoine-Augustin de Piis (voir sa biographie ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre-Antoine-Augustin_de_Piis).

En cherchant dans la revue pluriannuelle de la Société du Caveau, « L’Epicurien françois », où  publiait le Chevalier De Piis, on trouve plusieurs de ces chansons. L ‘une d’entre elles, publiée en février 1812, évoque le Limousin, non par son air mais par ses paroles. Il s’agit de  « Les hein, hein, hein, du bouvier limousin », sur l’air « et tic, et tic, et toc, etc ».

Revenons aux « Airs limosins » du Caveau :

1) La mélodie N°1081 est appelée « Branle limousin, appelé le Ménoir ».

Image 1 - Branle limousin N°1081

La Clé du Caveau en donne un couplet :

Image 1 bis - Branle limousin (paroles - du Caveau)

« Près Gueret et Monluçon,

Le grand bourg fut ma paroisse.

De la cloche du canton

J’ai bien retenu le ton.

Bon, bon, saint Léobon,

Que tout croisse, croisse, croisse ;

Bon, bon, saint Léobon,

Soit toujours bon. »

« L’Epicurien François » nous donne la chanson complète, sous le nom de « Oraison de Saint Léobon », qui est un saint du Limousin, ermite en Creuse au 6e siècle et patron du Grand-Bourg de Salagnac. La chanson est un portrait pittoresque de la paroisse, ses habitants et ses fêtes.

J’ai trouvé une autre utilisation de cet air au théâtre, dans une pièce de 1855 « Un bal d’Auvergnats ». Cette version nous donne peut-être le refrain d’origine de l’air, qui paraît un air de danse vraisemblable :

« Air : Branle Limousin

On dit que dans le Cantal,

Et dedans le Puy-de-Dôme,

Les femmes ne sont pas mal,

Et qu’ les homm’s sont de beaux hommes,

Bon, bon, digue digue don.

Nous sommes tous de bons hommes,

Bon, bon, digue digue don.

Nous sommes tous des gens bons »

 

2) L’air N°1153

Image 2 - Air limousin (chanson de De Piis) n°1153

Cet air, également à deux temps, comporte le premier vers suivant : « Au sommet du Parnasse », et la coupe 6FMFMFMFM (alternance de rimes féminines et masculines, sur un couplet de 8 vers à 6 pieds). Je n’ai pas pu trouver la chanson. Là encore, la mélodie a vraisemblablement une origine populaire comme air de danse. La première phrase évoque des motifs qu’on trouve dans les polkas piquées (mais aussi dans des airs plus anciens que cette danse).

 

3) L’air N°1137

Image 3 - AIr limousin (chanson de De Piis) N°1137

 

Il porte les paroles « J’ai du Jura gravi le faîte », avec la coupe 8FMFM, très courante dans la chanson traditionnelle. La revue donne la chanson complète « La montagne de Villevalleix », et l’auteur ajoute l’intéressante note suivante : « Cette chanson de famille a été faite le 1er novembre 1811, sur la montagne même, à 3 lieues de Guéret, et je la publie surtout à cause de l’air limosin, inconnu à Paris ». Cela suggère, d’une part que l’auteur a certaines attaches personnelles avec cette région, au moins y a-t-il séjourné, et d’autre part qu’il considère cette mélodie comme vraiment régionale.

 

4) L’air N°1166

Image 4 - Air limousin (chanson de De Piis) N°1166

Il renvoie à la chanson satirique « COMPLAINTE sur la petite coutume de quelques habitans des landes du Berry, qui aident les moribonds à trépasser, en leur ôtant leurs traversins de dessous la tête » (je n’ai pas trouvé trace de cet évènement).

La Clé du Caveau en donne le premier couplet :

« Pauvres vieillards, déguisez vos visages,

Et, s’il se peut, tâchez de rajeunir

Non seulement c’est parmi les sauvages

Qu’on vous occit sans vous faire languir

En France même on vous aide à mourir. »

La mélodie, en plus de la mention « air limosin », est rattachée à des paroles antérieures : « Si nous vivions comme vivaient nos pères ». J’ai trouvé une utilisation antérieure de ce timbre, appelé Air « des troubadours », dans une revue royaliste de 1792, le « Journal de la Cour et de la Ville », comme mélodie pour une romance : « Le départ du gentil seigneur », sans mention de caractère régional.

 

En conclusion, il me semble plutôt que les mentions du caractère régional des mélodies données par De Piis ne sont pas factices, et correspondent à une intention de renforcer l’aspect pittoresque des thèmes abordés, au moyen de mélodies locales. Les références concernent la Creuse et la région limitrophe du Berry. Il s’agit donc d’un témoignage rare mais hélas très limité, sur le répertoire régional de cette époque.