Dans cet article, Jean-Marc Delaunay présente différentes pratiques d’accompagnement sur des bourdons et autres basses sommaires. A travers quelques vidéos choisies, il propose de découvrir certains de ces sons présents aussi bien dans des traditions européennes ou nord-américaines que dans des musiques du Moyen-orient et de l’Inde.

Les anciennes musiques traditionnelles de nos régions (je parle ici pour l’Auvergne, le Limousin et les régions voisines, en gros les « pays de bourrée »), telles que nous les connaissons par des témoignages directs ou indirects, ne nous donnent que très peu d’exemples d’instruments d’accompagnement : les sources écrites anciennes, aussi bien que les chanteurs et musiciens rencontrés, ne donnent la plupart du temps qu’une ligne mélodique unique.

Cependant la fonction d’accompagnement rythmique ou harmonique n’est pas absente pour autant de ces musiques : les percussions corporelles sont intervenues (certainement de longue date), pour accompagner en particulier les airs de danse (podorythmie de l’instrumentiste, claquements de doigts, de mains, cris rythmiques). Il y a également des témoignages, malheureusement jamais encore vraiment réunis et étudiés, de participation musicale au moyen d’objets de percussion plus ou moins improvisés : le chant à danser accompagné « au bâton », la cuillère enfilée dans le goulot d’une bouteille que l’on secoue en rythme, etc.
L’usage de tambours est attesté par des témoignages et des images anciennes, pour accompagner les fifres par exemple, mais aussi d’autres instruments (par exemple une gravure de « L’Album Auvergnat » montre un trio vielle à roue / tambour / hautbois ou clarinette, au XIXe siècle).

Certains instruments ont par nature des possibilités polyphoniques (au sens large de production simultanée de plusieurs sons différents) qui permettent l’auto-accompagnement de la mélodie (bourdons permanents des vielles et cornemuses et bourdon rythmique de la vielle, bourdons intermittents du jeu en doubles cordes au violon).
On a aussi des témoignages (très ténus mais intéressants) de bourdons d’accompagnement : un bourdonnement vocal, réalisé par un homme qui s’asseyait à côté d’un cornemuseux et l’accompagnait ainsi tout le long d’un bal (collectage de l’association « Les Brayauds » dans les Combrailles du Puy-de-Dôme, j’ai oublié le nom de l’informateur qui a décrit cette scène) ; un violoneux en accompagnant un autre par des bourdons rythmiques sur des cordes à vide, sur le plateau de l’Artense (témoignage d’Henri Tournadre de Marchal, recueilli par Alain Ribardière, que je n’ai pu entendre qu’une fois, il y a longtemps).

L’accordéon, avec ses basses et ses accords relevant d’un tout autre système musical, a d’abord été utilisé sans ces possibilités harmoniques (jeu sans main gauche ; jeu avec une seule basse utilisée constamment en bourdon rythmique ; accords dissonants ou aléatoires utilisés pour leur vertu rythmique, en dehors de l’harmonie). Même par la suite, de nombreuses bourrées et autres airs de danse se portent très bien d’être accompagnées au moyen de seulement deux accords : la maîtrise et le développement du jeu harmonique ne sont arrivés que très tardivement dans ces musiques, et n’en constituent pas un élément essentiel à mon avis.

C’est pourquoi il peut être intéressant de constater que des musiques d’autres régions ou pays peuvent avoir conservé (ou inventé) des instruments qui répondent aux fonctions d’accompagnement (soutien rythmique, élargissement du spectre et de l’intensité sonore, jeu collectif permettant la cohésion, l’interaction, la stimulation des solistes,…), tout en se situant dans l’univers de la musique à bourdon, ou à une forme d’harmonisation très simple qui en reste le plus proche (alternance de deux bourdons, formules sur deux ou trois accords).

On trouve ce type de pratiques aussi bien dans des traditions européennes (tambours à cordes, basses populaires,…) ou nord-américaines que dans des musiques du Moyen-orient et de l’Inde. Je vous propose donc de découvrir certains de ces sons à travers quelques vidéos choisies.


Sommaire


« TAMBOURS À CORDES »

Le gardon hongrois

Ja_nos_Zerkula_et_son_e_pouse_Regina_Fiko_ Cet instrument est propre au peuple « Csángó », minorité hongroise particulièrement présente dans la région de Gyimes, en Moldavie roumaine (département de Bacău). Il est traditionnellement utilisé comme bourdon rythmique pour accompagner une magnifique musique de danse très modale, jouée au violon. Les groupes hongrois actuels l’utilisent abondamment, quand ils jouent les répertoires des minorités magyares des pays voisins (Transylvanie, Moldavie, Slovaquie, Ukraine) avec la conscience aigüe d’un patrimoine vivant mais menacé.

Les quatre cordes de boyau sont accordées en ré, et frappées par un bâton, alterné avec le pincement de la quatrième corde, plus fine, qui vient claquer la touche de bois. Ces deux sons sont combinés de diverses façons pour créer les motifs rythmiques propres à accompagner chaque danse. Le son à la fois profond et incisif du gardon renforce merveilleusement les résonances du violon, dans ses tonalités traditionnelles basées sur les cordes à vide. Cet instrument aurait remplacé dans cette fonction d’accompagnement un ancien tambour.

 

Les tambours à cordes d’Europe méridionale

Chicote_n_espagnol

Plusieurs régions de France et d’Espagne ont gardé l’usage de tambours à cordes (Ttun-ttun basque, tambour du Béarn, Salterio ou Chicotén espagnol d’Aragon) principalement pour accompagner des flûtes à une main. Il semble que cette famille d’instruments, attestés dès le Moyen-âge, ait été anciennement répandue bien au-delà de ces limites, avec notamment la fonction d’accompagnement du chant, pour donner le ton aux chanteurs.

Voici un article de recherche sur l’histoire de ces instruments :
http://www.sergecladeres.fr/histoire-du-tambourin-%C3%A0-cordes

 

 

Les « fiddlesticks »
Tim_Eriksen

Voici une pratique, appelée aussi « playing the straws », connue dans les musiques traditionnelles des Etats-Unis (musique « old-time » des Appalaches, musique cajun de Louisiane).
Elle consiste à frapper rythmiquement les cordes du violon joué par un autre musicien, sur le haut de la touche (entre les doigts de la main gauche et l’archet), au moyen de deux fines baguettes de bois (ou d’aiguilles à tricoter).

 

 

Le « Boomba Stick » et autres bâtons à musique

Voici_Teufelsgeigertreffen_2012_-_Seiersberg_rencontres_de_Violon_du_diable_en_Autriche_ un exemple à la limite de notre sujet, issu d’une famille d’anciens instruments populaires répandus en Europe : faits d’un long manche et d’une unique corde, tendue sur une vessie de porc tenant lieu de caisse de résonance, et frappée par une baguette ou frottée par un archet rudimentaire.
Ces formes anciennes (bumbass, basse de Flandre, basse à boyau, « drone and string », bladder fiddle, etc) semblent avoir servi de bourdon rythmique. D’autres développements de l’instrument, utilisés actuellement notamment aux Etats-Unis ou en Europe centrale, en font une pure percussion, voire une batterie sommaire par l’adjonction de clochettes et autres accessoires métalliques, et disparition de la corde (teufelsgeige, boomba stick, stumpf fiddle).


« BOURDONS À CORDES PINCÉES»

D’autres instruments, à cordes pincées ceux-là, remplissent la fonction d’accompagnement en bourdon, le plus souvent rythmique, mais aussi parfois en son continu. On trouve dans la zone indo-iranienne une famille de luths déclinant de diverses façons cette fonction, et dont les noms reflètent peut-être une origine commune.

Le tandura

Musiciens_soufis_du_Sind_Pakistan_

En Inde du Nord (au Rajahstan, Madhya Pradesh…) et au Pakistan, on trouve une famille d’instruments dont un des noms est « tandura », luths à manche long utilisés comme bourdon rythmique pour accompagner des chants de dévotion, par des musiciens ambulants ou des groupes de chanteurs rattachés à des sanctuaires.

 

 

Le Yaktaro du Sind

Manjhi_Faqeer_-_Musiciens_soufis_du_Sind_Pakistan_

Dans la région du Sind au Pakistan, les chanteurs soufis utilisent un luth-bourdon à une ou deux cordes appelé yaktaro (parent de l’ektara d’autres régions), tenu d’une seule main dont un doigt pince la corde rythmiquement, tandis que l’autre joue d’une paire de claquettes de bois.

 

 

 

Le tampura ou tanpura

Le son unique de cet instrument d’accompagnement évoque immédiatement la musique classique de l’Inde : par la conformation de son chevalet, cet instrument fournit un bourdon riche en harmoniques, au son continu par vagues, qui fournit au soliste, qu’il soit chanteur ou instrumentiste, les fondations sonores sur lesquelles il peut construire sa musique. Il s’agit vraisemblablement d’une évolution savante des instruments précédents.

 

Le tanburag baloutche

Musicien_baloutche

Le peuple Baloutche, vivant dans une région à cheval entre l’Iran et le Pakistan, accompagne sa musique avec le luth tanburag. Dans cette musique rude et colorée, celui-ci dispense des rythmiques serrées au balancement très particulier, sur des bourdons, avec des motifs mélodico-rythmiques sur quelques notes.

 

 

 

La Zongura du pays d’Oas

Musiciens_roumains

Dans le nord de la Roumanie, à la limite de l’Ukraine, deux régions ont adopté la guitare comme instrument d’accompagnement de la musique de violon, en l’adaptant aux besoins du style local. Dans ces régions d’Oas et Maramures, on aime les voix et les jeux de violon suraigus, brodant et combinant à l’infini de petits motifs mélodiques obsessionnels. De deux cordes accordées en quinte observées en Maramures par Bartok en 1913, on est passé à trois ou quatre, accordées en accord ouvert de Ré majeur. L’instrument gagne l’Oas dans les années 1960. Le style de jeu, sans doute issu du bourdon, utilise des alternances ou successions de quelques accords effectués avec un barré, tenus assez longtemps et changés de façon assez empirique. Les cordes sont pincées au médiator, dans des rythmes parfois frénétiques. Ce jeu tend actuellement à diversifier les accords et harmoniser les mélodies de façon plus étroite que dans le jeu plus ancien (plus me semble-t’il dans la musique de Maramures que celle que l’Oas), ce qui opère un glissement de la musique à bourdon vers une musique harmonisée plus conventionnelle.


« CORDES FROTTÉES : BOURDONS ET BASSES SOMMAIRES »

Dans la région des Carpathes et les pays environnants (Pologne, Slovaquie, Hongrie, Transylvanie roumaine, Ukraine), les ensembles instrumentaux à cordes frottées ont connu un grand développement : on trouve dans ces pays de nombreux petits orchestres associant un ou des violons avec des instruments plus graves (formes populaires de violons altos, violoncelles et contrebasses) . D’anciennes musiques monodiques, aux racines parfois orientales, se sont combinées à des influences de musique savante venues d’Europe centrale et occidentale (musique viennoise, quatuors à cordes etc). Il s’est créé ainsi des styles multiples, déclinant à travers les terroirs et les cultures toutes les gradations possibles entre la musique monodique ou à bourdon, et la musique totalement harmonisée à l’occidentale. La musicologue Speranţa Rădulescu a décrit l’exemple roumain dans un article (L’accompagnement harmonique dans la musique paysanne roumaine
(Cahiers d’ethnomusicologie vol.6, 1993 : Polyphonies)
)
très intéressant lisible ici :
http://ethnomusicologie.revues.org/1388

Ces exemples sont intéressants pour nous, car notre musique est dans le même cas, faite d’un soubassement monodique ayant, suivant les interprètes et les lieux, diversement subi (ou pas) les étapes de transformation menant progressivement vers une intégration au modèle dominant de la musique harmonisée. Des formes « primitives » d’accompagnement, tout à fait efficaces et musicalement auto-suffisantes, pourraient ainsi s’appliquer avec cohérence à certaines parties de nos répertoires sans les dénaturer.

Bourdon de violon (Pologne)

Le bourdon rythmique en doubles cordes joué sur un violon est l’une de ces formes basiques d’accompagnement, qui se pratique assez spontanément aujourd’hui dans les musiques de violon du Massif Central (un exemple aujourd’hui « historique » est le début des Bourrées à Ribeyrolles ouvrant le disque du groupe « Café-charbons », avec la cadence lancée aux pieds, au violon et au chien de la vielle par Dominique Paris, Jean-François Vrod et Marc Anthony).

 

Bazy Podhale », basse populaire

La Pologne utilise plusieurs types de basses populaires en accompagnement de l’instrument primordial qu’est le violon. Dans les régions du Centre, on les trouve souvent associées au tambour sur cadre, à l’image du trio de la photo. L’instrument n’est pas standardisé, ce peut être un violoncelle aménagé, une petite contrebasse, ou un instrument de facture beaucoup plus rustique, comme le gardon hongrois. Certains groupes utilisent des instruments de forme piriforme plus archaïque, peut-être une version agrandie d’instruments anciens de la famille du rebec.

Le musicien ne touche pas les cordes de sa main gauche, qui ne fait qu’orienter l’instrument en le maintenant par la caisse ou le manche. L’archet joue un bourdon rythmique, qui charpente les mazurkas et obereks, danses principales de ces régions.

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On peut lire en ligne un article sur les bourdons et autres formes d’accompagnement du violon : Ewa Dahlig « Monophonie, hétérophonie et poly(?)phonie dans le jeu du violon traditionnel en Pologne » (Cahiers d’ethnomusicologie, 6 | 1993), consultable ici :
http://ethnomusicologie.revues.org/1386?lang=en

 

Groupe récent :

Groupes traditionnels anciens :

Voici un petit documentaire sur le sujet (en polonais) avec des images d’archives d’anciens musiciens :

 

Monts Tatras (Pologne) et Slovaquie

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Dans ces régions frontalières fières de leur identité, les montagnards pratiquent la « goralska muzika » (ou Terchovska muzika, du nom de la ville slovaque de Terchova), musique vibrante chantée et jouée à plusieurs voix. Dans ces ensembles à cordes frottées, on trouve des basses ressemblant beaucoup aux précédentes, à deux ou trois cordes, jouant cette fois non plus en bourdons, mais en lignes de basses simples sur quelques notes.

 

 

Bunkula du Val Resia (Frioul, Italie)

En Italie, dans le Frioul, une minorité au dialecte slave (proche des slovènes) peuple la vallée de Resia (Resija en slave), où elle a conservé une musique très particulière. Leurs danses sont jouées au violon (zitera) accompagné de forts frappements de pieds et de la « bunkula », une basse à trois cordes très proche des précédentes. Elle a la particularité de jouer uniquement sur les cordes à vide. Tous les morceaux sont construits selon un même schéma : l’alternance stricte d’une première partie en Ré, accompagnée en doubles cordes Ré-La à la bunkula, et d’une seconde partie en Sol, accompagnée par un bourdon de Sol sur la troisième corde de la bunkula, que le musicien fait pivoter à ce moment-là pour garder dans le même plan le bras de l’archet. Le résultat est une musique puissante et hypnotique, au caractère très particulier.


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« QUAND LE CHANT BOURDONNE »

Chant bourdonnant « nur sur »

Pour finir, revenons au Balutchistan, où la voix se fait accompagnement de la flûte, bourdon rythmique en même temps que parole musicale : sur un disque fameux, « Les flûtes du Rajahstan » (réalisé par Geneviève Dournon, éd. CNRS-Chant du Monde), on peut entendre des sons similaires, mais réalisés par un seul musicien qui chante en soufflant dans sa flûte (comme cela se fait aussi dans d’autres jeux de flûtes à travers le monde). Ici, le timbre de la voix est très proche de celui des flûtistes du Rajahstan : très nasal et riche en harmoniques, il évoque irrésistiblement celui de la guimbarde. Tout en disant ses paroles dans une sorte de psalmodie rythmée, il accompagne (et est accompagné par) la mélodie de la flûte doneli (flûte double à bourdon, jouée en souffle continu) et éventuellement le tanburag. C’est une façon intéressante d’assurer à la fois une présence par la parole, un rythme et un bourdon, tout en laissant tout l’espace mélodique à un instrument soliste. Qui l’essaiera sur des bourrées ?