« Cahier de musique pour violon et clarinette » : le manuscrit de Jean Chassaing, musicien à Joze (Puy-de-Dôme) vers 1900

Je vous propose de découvrir dans son intégralité le contenu d’un petit cahier manuscrit de danses (27 mélodies), qui m’a été communiqué par son propriétaire Alain Dufraisse à la fin des années 1990, dans le cadre de l’association « Les Brayauds » où je travaillais alors. Ce cahier, qui lui vient de sa famille, peut vraisemblablement être attribué à Jean Chassaing, né à Culhat le 7 mai 1859 et résidant à Joze (à 3 km de son lieu de naissance), comme en fait foi son livret de famille. Un billet de satisfaction attribué par l’école en 1898 à son fils Antoine (ou Antonin, né en 1893) était glissé dans le cahier de musique.

Ce musicien, d’après ce qui a été rapporté à Alain Dufraisse, aurait fait des bals avec Etienne Brun, clarinettiste à Lempdes, dont deux cahiers manuscrits, un peu plus anciens (l’un est daté de 1873) ont également été conservés.

Ce manuscrit-ci est titré « Cahier de musique (pour ?) Violon et Clarinette (en do?) » (peu lisible sur ma copie). L’écriture musicale est aisée, aérée et très lisible. Le répertoire est un assortiment des principales danses de la Belle Époque : six polkas et une polka piquée, quatre valses, trois scottischs, trois polka-mazurkas, un quadrille avec ses cinq figures, et des danses un peu moins communes : deux varsovianas, une « sicilienne » (ressemblant beaucoup à un air de scottisch), et une « parisienne », qui évoque la scottisch-valse par son alternance de phrases à quatre et à trois temps. Enfin, un air de pas redoublé (marche rapide) appartient a priori plutôt au répertoire de défilé qu’à celui du bal, mais il n’est pas impossible qu’il ait été dansé.

Une remarque : le terme de « polka-mazurka » désigne la danse qui est à l’origine des formes de mazurkas que nous pratiquons aujourd’hui. La véritable mazurka polonaise, même dans sa forme déjà acclimatée dans les salons parisiens au début du XIXe siècle, était une danse plus complexe, avec de nombreuses figures plus ou moins improvisées dans la danse d’origine, puis codifiées, et avec des pas un peu acrobatiques. La mise sur le marché d’un pas simplifié et mélangé de polka vers 1845 a permis la popularisation rapide de la nouvelle « polka-mazurka », dans le sillage de la vogue foudroyante de la polka.

Scottisch / Polka-Mazurka (page du cahier de Jean Chassaing)

Les airs de notre cahier sont assez simples et chantants, par rapport à des répertoires similaires de la même époque. Les tonalités principales sont Do et Sol majeurs, avec quelques phrases en Ré majeur. Si les chromatismes accidentels caractéristiques de l’époque sont bien présents, il n’y a pas de sophistication harmonique ni mélodique.

Si beaucoup d’airs sont de forme binaire simple, comme la plupart des mélodies traditionnelles de danse (deux phrases doublées soit AABB), quelques-uns ont un « trio », troisième phrase qui intervient selon la structure AABBAACCAABBAA. Cette forme avec un trio est héritée de la musique de danse de l’époque dite aujourd’hui « baroque » : aux XVIIIe-XVIIIe siècles, un menuet ou un rigaudon par exemple, comportaient une seconde mélodie à deux phrases, souvent dans une tonalité ou un mode contrastant avec la première mélodie (par exemple passage du majeur au mineur). Ce second air était interprété avec une orchestration différente, souvent un trio d’anches (deux hautbois et un basson ou hautbois grave), en contraste avec la première mélodie jouée avec les cordes, flûtes etc. On revenait ensuite au premier air pour conclure, ce qui pouvait donner la structure suivante : AABBAA CCDDCC AABBAA. Ce type de structure avec trio s’est maintenu dans la musique de danse jusqu’au XXe siècle, et est par exemple prédominant dans le répertoire d’accordéon musette.

Avec le flûtiste Pierre Tourret, nous avons commencé à puiser des airs dans ce cahier à la fin des années 1990, chez Les Brayauds, et à les interpréter en bal aux fifres (flûtes traversières de bambou en Sol). Je pense que cette musique, trop souvent méprisée ou rejetée par réflexe par nombre de musiciens des milieux folk et trad à cause de sa couleur « d’époque » (cela a aussi été mon cas autrefois), mérite d’être redécouverte et rejouée aujourd’hui. Au même titre que les autres styles de musique populaire, elle constitue une part de notre héritage culturel et nous est malgré tout familière, quelque part en arrière-plan de notre mémoire musicale. Ces airs portent en eux des trésors de cadence, de rythme, de gaieté festive et aussi de musicalité (et souvent de technique instrumentale), qui ne demandent qu’à être pris au sérieux et mis en valeur avec nos instruments et notre sensibilité.

Polka (page du cahier de Jean Chassaing)

Partitions et fichiers audio

Polkas

Varsovianas

Schottisches

Polka Mazurkas

Quadrille

Valses

Cahier Chassaing 6 – Valses

Autres danses