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Les capacités de développement des pratiques instrumentales sur un territoire sont non seulement conditionnées par les activités de formation musicale mais aussi par la présence de luthiers qui permettent l’accès à un parc instrumental de qualité tout en accompagnant les musiciens dans leur démarche musicale. L’installation récente de deux nouveaux luthiers en Creuse, qui s’ajoute à celle de Wojciech Janaszak en 1983 à Limoges, est donc un signe prometteur de développement musical. Pierre Fournier, jeune luthier d’instruments du quatuor à cordes à La Souterraine et Georges Prudent, instituteur émérite et luthier de violon et de vielle à roue à Saint-Quentin, nous font partager leur passion pour ce métier d’art.


Entretien avec Pierre Fournier

Pierre-FOURNIER
Comment êtes-vous arrivé à la lutherie ?
Pierre Founier : La lutherie s’est imposée comme une évidence. Quand j’ai commencé à jouer du violon à neuf ans, dès que je l’ai sorti de son étui, j’ai tout de suite été séduit par son élégance qui allie la force de la pression des cordes à la finesse des bois et des courbes. J’avais donc cela dans un coin de la tête jusqu’à 17 ans, âge à partir duquel je me suis mis à travailler le bois. J’ai commencé par un CAP d’ébénisterie puis un CAP de marqueterie et ensuite je suis parti me former dans une école de lutherie en Angleterre.

Votre parcours de formation ?
Dans l’école de lutherie en Angleterre, je me suis formé en étant baigné dans une culture différente et en parlant une autre langue. Mon diplôme en poche, j’ai décidé de continuer à découvrir d’autres cultures. J’ai travaillé deux ans au Canada, à Calgary (Ouest des Rocheuses). À la fin de mon visa de travail temporaire, j’ai continué l’aventure chez un autre luthier, à San Fransisco, pendant un an et demi. Puis, je suis rentré en France et j’ai travaillé à Montpellier. Là, j’ai vu que j’arrivais à réaliser seul l’ensemble du travail qui venait sur mon établi. Il était donc temps de m’installer. Il restait à trouver où m’établir et vivre de mon métier.
Perpignan, Istre, Manosque ou le Limousin étaient des possibilités car les luthiers n’étaient pas trop nombreux dans ces régions. Le fait que mes parents soient installés dans la Creuse depuis dix ans a fortement motivé ma décision. De même, avoir vécu pendant trois ans et demi à dix mille kilomètres de ma famille et mes amis a renforcé l’envie de m’installer non loin d’eux. J’ai donc tenté l’aventure ici.

À quels types de besoins et de demandes locales pouvez-vous répondre ?
Pour la clientèle locale, je peux réaliser les réparations, et la maintenance d’instruments du quatuor (violon, alto et violoncelle) ainsi que la vente d’accessoires de lutherie (cordes, mentonnières, sourdines, etc.). Je fais aussi du remèchage d’archets et de la location d’instruments. En Limousin, il y a aussi pas mal de contrebassistes qui doivent se déplacer assez loin pour faire réparer leur instrument. Il se peut donc que j’aie aussi des contrebasses à réparer. Je m’adapterai ainsi à la demande du marché local.
Si l’activité de réparation-maintenance n’est pas suffisante pour vivre, cela veut dire que j’aurai assez de temps pour fabriquer des instruments neufs. Cela a toujours été ma motivation depuis le début. Ce n’est pas évident de vivre exclusivement de la fabrication, mais si j’ai du temps pour fabriquer, j’aurai du temps pour me faire connaître en faisant par exemples des salons et en allant démarcher les musiciens dans les orchestres. La fabrication est donc le deuxième créneau sur lequel je joue.

Comment se caractérise la relation entre musicien et luthier ?
Je les aborde avec beaucoup de respect et d’humilité car ils se soumettent à une discipline de travail très contraignante tout en abordant les choses et les gens avec une sensibilité particulière. Avant tout, il s’agit d’établir dès le début une relation de confiance et non de vente d’un produit. Ce climat de confiance réciproque influe sur les réglages de sons. Par exemple, pour régler l’instrument d’un professionnel, le luthier a besoin d’être sur la même longueur d’onde que lui pour sentir le son et les choses de la même manière. D’une manière générale, le musicien n’est pas très pragmatique, il est plutôt spirituel. Après, ce sont des gens comme tout le monde. En travaillant sur l’aspect technique, je peux apporter un peu plus de facilité de jeu au musicien de manière à ce qu’il s’épanouisse davantage.

Est-ce qu’il y a une évolution dans la lutherie de violon ?
Pas vraiment. Disons que les instruments sont réalisés à partir d’une structure identique depuis la transition baroque ou moderne, c’est-à-dire depuis deux cent cinquante, trois cents ans. Néanmoins, dans ce cadre, il existe une grande variété de techniques qui permettent au luthier de personnaliser son travail et de trouver à chaque fois le bon compromis. En effet, l’instrument parfait n’existe pas. Par contre, la fabrication des cordes a beaucoup évolué et continue d’ailleurs. Quelques luthiers tentent actuellement de réaliser des instruments en matériaux composites (en fibre de carbones par exemple). Cela concerne principalement le secteur des musiques amplifiées, mais je ne sais pas si cela a du succès.

Que retenez-vous de vos expériences de restauration de violon ?
C’est passionnant d’avoir entre les mains un instrument qui a plusieurs centaines d’années, d’observer la trace des coups d’outils sur le bois ou de comprendre comment le vernis a été posé. Si ces instruments pouvaient parler, ils auraient beaucoup d’histoires à raconter. Dans cette optique, la restauration est plus excitante que la fabrication. C’est très complémentaire et c’est pour cela que j’aime bien faire les deux.

Quels sont vos projets à court, moyen et long terme ?
Pour le moment, mon projet principal, qui est cohérent avec mon installation dans la Creuse, est de participer à la vie culturelle et musicale du pays et de la région. Il s’agit ainsi de faire en sorte que des enfants aient accès à la musique tout en répondant à la demande des musiciens professionnels. À moyen et à long terme, je compte consacrer davantage de temps à la fabrication d’instruments en ciblant une clientèle internationale.

Que retenez-vous de vos expériences de lutherie à l’étranger ?
Avant l’aspect professionnel, c’est le point de vue social, qui m’a le plus marqué car j’ai dû m’adapter à des codes sociaux différents dans chaque pays. En matière de lutherie, chaque patron et chaque employé avec qui j’ai travaillé avait sa façon personnelle de voir les choses. Il n’y avait pas vraiment une technique. En Europe, si : les techniques de fabrication françaises, allemandes et italiennes constituent les trois principaux courants. Aux États-Unis, la personne pour laquelle je travaillais était suisse, formée en Allemagne et avait plutôt importé ses techniques de fabrication de là-bas mais en avait appris évidemment d’autres sur place. Je vois la lutherie comme une évolution permanente et une recherche de techniques toujours plus rapides et plus précises. Les expériences que j’ai acquises dans les différents pays ont permis d’élargir mon éventail de réflexion. Elles sont un tremplin pour aller plus loin.

Contacts :
Pierre FOURNIER
L’atelier de lutherie de Pierre Fournier est à présent installé au
2 bis rue de Rochechouart – 87000 LIMOGES
Tél : 05 55 11 99 09
E-Mail fournierluthier@wanadoo.fr

Web http://www.pierre-fournier.com


Georges-PRUDENT

Entretien avec Georges Prudent

Comment êtes-vous arrivé à la lutherie ?
Je me suis toujours intéressé aux instruments de musique et à leur construction. Enfant, j’étais très attiré par le violon. J’en ai d’ailleurs joué un peu plus tard. À dix-huit ans, j’ai réparé pendant toutes mes vacances d’été une guitare totalement défoncée. Cela m’avait beaucoup plu. Lorsque j’ai commencé à jouer de la vielle, en 1977, j’ai rencontré Jean-Noël Grandchamp, luthier de vielle. Deux années de suite, je l’ai vu travailler. Ça m’a énormément intéressé et donné très vite l’envie de fabriquer cet instrument. Je lui ai donc acheté des plans de vielle “plate” et me suis lancé. J’ai mis quelques années à réaliser ma première vielle. Avant celle-là, j’en avais fait une en contreplaqué avec mes élèves. Ce fut une expérience pédagogique extraordinaire. J’ai attendu un grand moment avant de m’installer en octobre 2004. Maintenant, je fais de la réparation de vielles, de violons et des archets ainsi que de la fabrication de vielles.

Votre formation dans le domaine de la lutherie ?
Comme tous les autres luthiers de vielle, j’ai appris par moi-même puisqu’il n’existe aucune formation dans ce domaine. En violon, j’ai travaillé une année comme ouvrier chez un luthier à Tours qui m’a appris les rudiments du métier. Il s’inscrivait dans une filiation et une tradition de lutherie parisienne. Formé à l’école de Crémone, il avait travaillé notamment chez un luthier à Bordeaux qui était l’ancien chef d’atelier d’Etienne Vatelot. J’ai commencé cet apprentissage en ne faisant quasiment que du nettoyage d’instruments pendant plus de deux mois. Je me suis rendu compte que cette étape était déterminante dans la réparation car elle conduit à examiner très attentivement l’instrument et permet ainsi de repérer précisément les travaux de restauration à réaliser. Le luthier m’avait demandé au départ si je voulais fabriquer ou réparer. Bien que la fabrication m’ait intéressée fortement depuis longtemps, j’ai voulu réparer. Cela me permettait d’être confronté davantage aux problèmes de réglage de pièces maîtresses de l’instrument comme l’âme et le chevalet et d’acquérir ainsi une méthode de travail efficace et rapide. Ces façons de procéder peuvent s’appliquer aussi à la vielle, même si l’instrument est différent. Il y a non seulement des techniques mais aussi des optiques de restauration qui sont possibles de réutiliser.

Qu’elle est votre approche de la réparation ?
Je mets souvent en parallèle la restauration avec la fabrication. En réparant, on peut comprendre les choix qui ont été faits par le fabricant pour résoudre certains problèmes de construction. C’est très intéressant de voir comment un autre a imaginé de procéder. Par ailleurs, je trouve très émouvant qu’il reste quelque chose d’un fabricant disparu depuis bien longtemps : je me souviens d’avoir travaillé sur un violon de 1741 ! Dans la réparation, cette dimension m’est très importante. C’est pour cela que je restaure en essayant, dans la mesure du possible, de changer le moins de pièces existantes, par respect du travail de l’autre, de ses réflexions et de ses choix de construction, qui ne sont peut-être pas les mêmes que les miens.

La fabrication d’une vielle donne-t-elle plus d’espace d’expérimentation que celle d’un violon ?
J’aime faire des essais d’utilisation de différents bois dans la fabrication de la vielle. Contrairement à l’utilisation exclusive du couple érable-épicéa (particulièrement remarquable dans la construction d’un violon), la vielle permet de travailler à partir d’autres essences que celle traditionnellement utilisées. Elle a ce côté « recherche » supplémentaire. J’ai réalisé aussi un modèle de vielle “ronde” dont la forme m’est personnelle. J’ai passé des mois et des mois pour trouver une forme qui me plaise beaucoup, pour résoudre les problèmes liés à la découpe des côtes et pour faire mon moule. J’y ai passé du temps, mais j’y suis arrivé, et quelque part, c’est une satisfaction. J’aurais pu copier un modèle pré-existant, mais cela ne m’aurait pas permis de faire ce cheminement de recherche. D’une manière générale, mon intention de départ en lutherie, était de maîtriser toutes les étapes de fabrication : partir “de l’arbre” et aller jusqu’à l’instrument fini. Je faisais absolument tout, y compris les pièces mécaniques. Maintenant, j’en achète quelques-unes, par commodité. Mais je tenais à l’avoir fait.

Quel modèle de vielle construisez-vous ?
D’une manière générale, ma fabrication se situe entre les gammes de vielle d’étude et de moyenne gamme, simple, pas trop chère et facilement accessible. En ce qui concerne le haut de gamme – avec de la marqueterie et des ornements – je n’en fais que sur commande spéciale. Pour l’instant, je ne fais pas encore de copie d’anciens modèles issus de la lutherie de Jenzat (Allier), je fais mes vielles personnelles. J’ai fait aussi des copies de vielle “Bassot” du XVIIIe siècle, tout en les personnalisant. En fait, j’aime bien m’adapter à la demande du client, que ce soit dans la fabrication ou le réglage de l’instrument. À l’image des autres métiers d’art, la lutherie permet de travailler de cette façon.

Vos projets ?
Ceux-ci dépendent du temps dont je vais disposer pour faire des vielles car j’ai aussi d’autres activités en dehors de la lutherie. J’aimerais fabriquer une vielle « de Jenzat ». Je souhaite continuer à construire des vielles plates d’étude notamment à partir d’un modèle que j’ai mis au point dernièrement. Par ailleurs, il n’est pas impossible que je fasse un kit de vielle plate simple pour les personnes qui souhaitent fabriquer sans trop de complications leur propre vielle.
Enfin, depuis 1996-1997, j’ai commencé une méthode de vielle « à l’usage des commençants ». Je la fournis aux personnes qui me commandent une vielle, ou qui m’en font réparer une, et qui ont envie de commencer à jouer. Ce document écrit, accompagné d’une cassette audio, permet de soutenir la progression des débutants qui ne disposent pas à proximité d’un enseignement de vielle à roue. Je souhaite donc aller un peu plus loin dans la rédaction de ce document.

Contacts :
Georges PRUDENT – Le Verminier – 23500 ST-QUENTIN
Tél. 05 55 66 42 45 – E-Mail georges.prudent@free.fr

Propos recueillis par Dominique Meunier (CRMTL) pour les Nouvelles Musicales en Limousin, n° 81, juin-septembre 2005.