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Entretien avec Laurent Rousseau

Photo_Fe_roce-42416-c5605Fable axée sur la poésie du quotidien, la Féroce mécanique des jours est une pièce en plusieurs points remarquable. Elle l’est déjà parce que son géniteur, Laurent Rousseau, est musicien et qu’il est assez original qu’un musicien se trouve à l’initiative d’un spectacle mêlant danse, théâtre, musique et installation. II est également rare de trouver une telle cohésion dans le jeu des interprètes lorsqu’on met en présence des cultures aussi éloignées que les musiques traditionnelles, le jazz et la danse, et cela pour aller bien au-delà d’un simple côtoiement des genres. Remarquable, celle pièce l’est aussi par le décor qui s’affirme plus comme un instrument sous les gestes et manipulations des instigateurs que comme un simple décor posé sur la scène.

La scène séparée en deux laisse voir à cour un intérieur de type studio meublé comptant un frigo, un divan et une table comme tout mobilier. Une jeune personne l’habite. L’autre moitié de la scène se voit occupée par une large cage contenant péniblement un monceau assez incroyable d’objets en tout genres. Machines, tuyaux, engrenages, assemblages… Des ustensiles et instruments sont suspendus. Au milieu de cet improbable atelier, siègent trois personnages, chacun à son poste. Une géographie basée sur l’opposition entre les deux espaces est le meilleur sous-titre de l’oeuvre. De l’espace familier, le studio, se déroulent des temps de vie activés par un rythme intérieur, provoquant arrêt, répétition, zapping, autant de faits gestuels venant entraver ou paraphraser une chorégraphie du quotidien. De l’autre côté, les trois lutins mécaniciens sonores activent tour à tour ou de façon collégiale des ritournelles venues, d’ailleurs ou du dedans, en tout les cas d’un imaginaire combinant boucles mélodiques /rythmiques et nappes de sons dans le plus pur art brut. Ça chante, ça couine, ça s’emballe… Brutalement, les deux espaces perdent leur étanchéité et le personnage de studio se retrouve entre tes mains des trois « lutins » dans un jeu auquel il s’adonne sans se poser de questions. D’une partie de lancer de balles-pommes, à un concerto pour flûte de pieds de tables, le quotidien s’ouvre sous nos yeux à des situations ou des errements sonores, non dénués d’humour et de poésie.

Nouvelles : Quelle fut l’origine du projet ?
Laurent Rousseau : il a environ un an, le Festival « de Bouche à Oreille » m’a contacté pour une sorte de carte blanche. Par ailleurs, voilà quinze ans que je rêvais d’une création qui traite réellement du quotidien en profondeur, qui parle de choses si simples qu’un enfant de six ans puisse les entendre. Quand j’ai rencontré Frédérique Pauvert qui est danseuse, j’ai été frappé par son potentiel théâtral, son aptitude à donner à voir des états et des fondements à mon avis plus importants que la danse elle-même. De même, il fallait trouver des musiciens qui aient ce genre de capacité, qui ne soient pas là juste pour jouer et taire bouger une danseuse mais pour être avant tout des personnages. L’idée de faire danser les musiciens et jouer les danseurs ne m’intéresse pas, je préfère que les caractères gardent leur mode d’expression et que le lien qui unisse le tout suit la force et l’évidence des personnages.
La quasi totalité des idées de mise en scène fut couchée sur une feuille de papier recto-verso en une heure à peine lors de notre rencontre avec Fred qui a composé la chorégraphie. Alors, quand nous nous sommes mis au travail lors des résidences coproduites par l’U.P.C.P-Métive de Parthenay et l’Oreille électronique, les idées étaient quasiment toutes là, les tableaux étaient prêts, la matière est arrivée vite, et les personnages ont existé parce que nous avons fait appel aux bonnes personnes. Nous avons fait ensuite pas mal de nettoyage pour affiner la mise en rythme, et la gestion des contrastes qui jouent le rôle de mise sous tension du ressort dramatique. Mais le plus gros du travail, en volume horaire, fut la construction des machines sonores pour lesquelles nous avons vécues quelques milliers d’heures…

Quel est l’univers de la pièce?
C’est tendre, sauvage, burlesque, mystérieux, libre et surtout généreux. C’est à l’image du montage ; une journée de travail, de réglages et vu le bazar, il faut vraiment y croire. Toute cette préparation est comme un long rituel qui nous conduit vers le spectacle, sorte de récompense. L’espace scénique pose à lui seul l’esprit de la pièce. Par ailleurs je désirais une pièce très peu codifiée, très simple. Je ne voulais pas d’un spectacle de danse pour danseurs, pour un public de danse qui a les codes et l’histoire de la danse contemporaine dans les pattes. Idem pour la musique. C’est pourquoi la préoccupation de pouvoir donner cette pièce en jeune public a été présente dès le début, même si, comme toutes les choses évidentes elles possède plusieurs niveaux de lecture possibles. Ce n’est donc pas exclusivement une pièce destinée aux enfants. Je la vois un peu comme une sorte d’objet volant non identifié qui ouvre un espace de rêves sans avoir à fermer des portes. Parler des choses les plus simples avec profondeur, c’est mon idéal.

Les machineries, les rouages, la mécanique… D’où te vient ce goût pour l’univers industriel?
Artisanal plutôt… Mon père est chaudronnier, mon frère est chaudronnier. Mon grand-père était chaudronnier. Dans la famille, on aime la ferraille, la rouille et son odeur, la matière. J’ai toujours aimé aussi les choses mécaniques, qui fonctionnent apparemment toutes seules, métaphores du temps et d’une probable place de l’humain dans le TOUT. C’est un travail qui a aussi à voir avec les racines, que je n’ai pas moi-même de manier évidente, ayant été nomade pendant la plus grande partie de mon enfance. C’est donc pour moi une façon de me réinventer des instruments traditionnels et tout un univers. Mon père est une espèce d’inventeur génial de trucs plus fous les uns que les autres, ce spectacle est en grande partie pour lui, pour son talent. Le personnage d’Alain Kachtoun CADEILLAN est lui aussi touché d’un vrai génie poétique, ses inventions possèdent toujours des qualités plastique incroyables, même si ce n’est pas sa préoccupation première, ce qui révèle un vrai regard sur le monde. La Féroce Mécanique des jours, c’est ça, une perception du monde qui nous entoure au plus proche. L’observation du quotidien invente ses propres règles, et des plus féroces.

La musique et le chant traditionnels ont une forte présence dans le spectacle. Comment as-tu intégré cet aspect?
Ni les musiques traditionnelles, ni la musique tout court, ni la danse ne sont mes propos. Les outils m’intéressent uniquement dans la mesure où leur choix est important pour accomplir une tâche. Ici, j’ai plutôt fait appel à des gens en capacité d’amener des sensibilités et des univers avec leur poésie propre, des artistes pouvant faire preuve d’un sage recul vis-à-vis de leur discipline, de leurs compétences ainsi que de leurs préjugés. Ce qui m’intéresse, c’est la salade, pas la pelle-bèche.
Ce qui nous unit : assumer le rêve du sens retrouvé et un vif espoir.
Propos recueillis par Jean Lafitte pour les Nouvelles Musicale en Limousin, n° 78, avril-juin 2004.

La Féroce mécanique des jours a été présentée en mars dernier à la Chaufferie à St Denis, le lieu de Philippe Découfflé et sera en tournée en Pays de Loire-Bretagne début 2005. Actions pédagogiques programmées le jeudi 1er avril au Carré noir à Parthenay.