Do Raï Mi, ou la vie du raï

Le 26 janvier 1999, à l’occasion d’une des scènes ouvertes organisées mensuellement au Théâtre des 7 Collines à Tulle par la FAL de la Corrèze, l’association Peuple et Culture, le Centre Régional des Musiques Traditionnelles et les 7 Collines, nous avons rencontré une partie du groupe briviste de raï “DO RAI MI”. Suite à la prestation acoustique à laquelle participaient Rachid RHRIBA chanteur, Aziz YACOUBI au clavier et Benaïssa SAÎDI à la derbouka, (manquaient Jean-Daniel et Laurent, batteurs, et Medhi KHELIL, bassiste), nous nous sommes entretenus avec Rachid
RHRIBA, chanteur et Jaouad EL MALLOULI, responsable du groupe.

NML : Comment êtes-vous arrivés à cette musique, par quelle origine ?
Jaouad : C’est simple, la plupart des membres du groupe sont d’origine marocaine, on a cherché tout d’abord à faire un « melting pot », un mélange des cultures, avec notamment deux français à la guitare et à la batterie, et un réunionnais également à la batterie.

NML : Pour quelle musique?
Jaouad : On est basé sur du raï. Rachid, le chanteur essaye avec Aziz de faire une fusion entre tout ce qui est musique actuelle, musique moderne, tout en gardant la musique du monde.
Notre base c’est donc le raï en mélangeant salsa, un peu de rock… On essaye de mélanger toutes les bonnes musiques.

NML : Les morceaux sont traditionnels ou ce sont des compositions ?
Rachid : Il y a des compositions, et il y a des reprises « à notre sauce ».
Jaouad : Ces reprises » à la sauce du chef », ce sont des chansons qui ont quinze ou vingt ans, ce sont eux qui les reprennent, qui les
réadaptent. Ils rajoutent le petit plus : leur savoir-faire.

NML : En proportion, il y a davantage de compositions ou de reprises ?
Jaouad : On va dire davantage de compos, avec peu de reprises. On veut quand même faire valoir notre groupe indépendant, on ne dépend pas d’une
autre personne, même si on a suivi le modèle de tel groupe ou de tel chanteur marocain ou algérien, nous on essaie de s’imposer par notre style de musique, on va dire musique moderne, avec du sens.
On essaie de faire valoir notre dû en fait, on veut imposer notre style de musique, se faire connaître pour sortir des limites du Limousin.

NML : Et dans ce que vous chantez, qu’est-ce qui s’y dit?
Jaouad : Tout ce qui se passe actuellement l’amour, les problèmes de société le chômage, la drogue. Un bon chanteur qui a un regard sur la société, il cherche ce qu’il peut en sortir, et il le retranscrit dans sa musique. Nous notre force, c’est qu’on le transcrit en arabe avec quelques paroles en français pour que tout le monde comprenne.

NML: Mais cette société dont vous parlez, c’est la France?
Jaouad : On parle aussi beaucoup du pays, du Maroc, et de tous les problèmes. Notre groupe, c’est un melting-pot, on traite de ce qui se passe
dans le monde, des problèmes… Beaucoup essaient de se voiler la face en se disant « non, ça n’existe pas », mais en fait ça existe, et nous on est là pour leur montrer en face que ces problèmes existent.

NML : Les problèmes dont vous parlez, sont des problèmes de jeunes en général, ou des problèmes liés plus spécifiquement au racisme, à l’immigration ?
Jaouad : On parle des problèmes de jeunes, de racisme, d’intégration, de chômage, beaucoup de chose, en fait des problèmes actuels dans notre société, dans la vie de tous les jours. On veut surtout imposer notre style, et les problèmes, on essaie de les rendre « lyriques » – c’est peut-être pas le mot – mais sans y mettre trop un accent de pitié. On ne cherche pas à avoir de la pitié, on essaie de s’imposer et de nous faire accepter comme on est. Et apparemment après notre passage, on est toujours enthousiastes.

NML : Qu’est-ce que vous pensez de « la vague » de la musique world et du raï en particulier ?
Jaouad : C’est très très bien , mais il n’y en a pas assez. Il y a une effervescence, tant mieux, on en profite également, le problème c’est qu’il
n’y en a pas assez. DO RAI Ml est le seul groupe rai dans le Limousin, ce n’est pas normal. Mais on profite de cette vague pour essayer de
se faire valoir, et surtout de se faire connaître.

NML : Mais vous aimez ça, vous écoutez?
Jaouad : Oui bien sûr, on s’inspire. Khaled, c’est un des pionniers, il a été malin, il a repris des chansons du pays et il les a éditées.
Maintenant, chacun a sa critique, son opinion, nous on essaie de prendre le train en route, mais on se dissocie. Dans le monde du Raï, il y a beaucoup de styles : Rachid Taha essaie de faire du Rai techno, rai rock, Khaled, c’est plus traditionnel, Cheb Mami c’est du Raï-rap, chacun s’est imposé. Et nous aussi on essaie d’imposer notre style. Je pense qu’on parle de ces noms comme Rachid Taha, Faudel, Khaled, parce que c’est la mode actuellement, mais je ne sais pas si dans quatre mois on en parlera encore. Vous savez bien que Rachid Taha, tous les dix ou quinze ans, il a fallu qu’il revienne, comme avec Carte de Séjour. C’est un effet de mode.
Est-ce qu’il faut faire des reprises pour se faire valoir, je ne sais pas trop. On travaille à notre rythme et puis voilà. Ca commence à plaire, et
j’espère que ça continuera à plaire.
Pour l’instant notre objectif, c’est de monter dans le Nord, sur Paris et de nous y faire connaître.

NML : Vous vous sentez comme des Français qui font de la musique marocaine en France ou comme des Marocains qui font de la musique marocaine en France ?
Jaouad : Je dis toujours, on a une double culture, on en profite, on est né en France, on le fait valoir. Nos parents sont marocains, pour la plupart on a une double culture, c’est l’avantage qu’on a sur les autres. Même si les autres disent : vous êtes gris, noir, moi je leur dis non, j’ai une double culture donc je suis deux fois plus forts qu’eux. Rachid est né en France, il parle bien la langue marocaine, pareil pour Benaïssa, et pour Aziz qui manie très bien la langue marocaine. C’est pour ça qu’ils travaillent très bien ensemble avec Rachid, ils font les accords français-Marocain, et c’est ce qui fait notre force.
C’est un plus pour nous aussi d’avoir Rachid comme chanteur, un « ténor », et Aziz, un très bon compositeur.

NML : Et vous cherchez à vous professionnaliser ?
Jaouad Personnellement je suis étudiant en commerce. Les musiciens travaillent tous à côté, notre but, c’est ça : devenir intermittent du spectacle. On travaille aussi pour sortir un CD, l’objectif ce serait de faire 43 spectacles dans l’année et on fait tout ce qu’on peut pour y arriver. Aziz, c’est un musicien depuis tout petit, au Maroc il a fait que ça, Rachid, c’est pareil, il a la musique dans le sang, c’est un chanteur, le percussionniste, c’est pareil, ils vibrent tous avec la musique. Nos projets, c’est donc ça : une tournée Espagne-Portugal avec la Mission
Internationale de Lutte contre la Toxicomanie, la préparation d’un album, faire des duos et nous faire connaître.

NML : Et comment ça se passe avec la génération de vos parents qui est arrivée en France?
Jaouad : Ils apprécient bien sûr. Au moins ils voient qu’on fait quelque chose, qu’on « tient pas les murs », notre expression favorite. De voir
quelqu’un qui fait tout pour s’en sortir, c’est bien vu. Les gens discutent de nous, parlent de nous, le dernier spectacle qu’on a fait dans notre
ville, à Brive, il y a eu beaucoup de monde, un mélange de culture turque, portugaise, marocaine, c’est nous qui avons conclu la soirée, ça a été magnifique. Toutes les communautés ont apprécié notre style de musique parce qu’ on a mélangé tous les styles salsa, raï, rai traditionnel et rai moderne.

Propos recueillis par Ricet Gallet pour les Nouvelles Musicales en Limousin, n° 58, mars-avril 1999.

Contact Jaouad EL MALLOULI : 0685483968