22 mélodies de chansons en rythme libre du répertoire de Léon Peyrat, interprétées sur 22 flûtes

Pour cette nouvelle livraison de répertoire, je vous propose d’entrouvrir une porte à la fois sur une famille d’instruments riche de possibilités sonores, mais encore très peu associée à la pratique actuelle des musiques traditionnelles du Massif Central, et sur une facette de ces répertoires également souvent négligée, sauf des chanteurs : les mélodies de chansons « en rythme libre ».

Plan de l’article

Les flûtes dans les régions du Massif central, hier, aujourd’hui et demain
La flûte, petite passerelle vers l’universel
« Chants larges » et « regrets »
Le répertoire

1. Les flûtes dans les régions du Massif central, hier, aujourd’hui et demain

Le développement de stéréotypes culturels identitaires, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, a mis en valeur certains instruments de musique, considérés comme représentants authentiques et exclusifs des traditions de leurs provinces, au détriment de la réalité beaucoup plus riche et complexe des pratiques populaires. D’autres instruments ont été écartés de cette imagerie, considérés comme pas assez typiques (tels le violon ou la clarinette) ou en raison d’une pratique moins spectaculaire.

Aujourd’hui, à la suite du grand mouvement de collectage et de recherches des années 1970-1980, et du travail de nombreux luthiers-chercheurs, nombre d’instruments parfois oubliés ont été ressuscités dans l’ensemble du pays, donnant un paysage instrumental bien plus multicolore à chaque région. De plus, comme pendant aux multiples expériences de métissage musical, de brassage des genres, les musiciens actuels utilisent toutes sortes d’instruments réputés « non traditionnels », qu’ils soient empruntés aux musiques amplifiées, au classique ou à des traditions exotiques.

Cependant, certains clichés ont la vie dure, et on a encore souvent du mal à imaginer une musique stylée en cohérence avec les modèles anciens, interprétée sur d’autres instruments que les symboles identitaires ; ainsi la musique auvergnate ou limousine à la flûte ne va pas de soi.

Et pourtant cette famille instrumentale a laissé des traces dans ces régions, certes de façon sporadique, mais non négligeable : dans un prochain article de ma rubrique [« le coin des curieux »->rubrique108#LCDC], je me propose de faire le point sur ce sujet en réunissant ce qui en est venu à ma connaissance. J’accueillerai bien volontiers, en citant les sources et les communicateurs, les compléments que l’on voudra m’envoyer à l’adresse suivante : delaunay@crmtl.fr

Au moment du mouvement « folk » des années 1970 en France, des instruments ont fleuri dans la musique de l’époque dans la plus grande spontanéité, appliqués à toutes sortes de répertoires, et qui ont par la suite été relégués ou restreints à une pratique plus spécialisée : dulcimers et épinettes, guimbardes et cuillers, cromorne et mandoloncelle, mandoline et flûtes diverses, etc.

Pour ma part, j’écoute toujours avec grand plaisir les pipeaux et flûtes de Bernard Blanc dans de très beaux passages des premiers disques de La Bamboche, d’Yvon Guilcher et Jean-Loup Baly dans Mélusine, et d’Eric Montbel dans le Grand Rouge. La bourrée corrézienne « La chabra », interprétée en duo fifre-chabrette par Guy Bertrand et Eric Montbel (disque Blanchard-Montbel « Cornemuses »), a été un morceau déclencheur pour moi, par la beauté et la pertinence de l’association des timbres de ces deux instruments.

Ensuite, mis à part dans les disques de Lo Jai avec les deux musiciens sus-cités, il me semble que l’on n’a plus entendu de flûte sur ces répertoires, sauf dans les provinces limitrophes comme le Périgord, le Quercy (autour de Xavier Vidal), le Languedoc, les musiciens de ces régions utilisant essentiellement les petits fifres « militaires » en bois tourné associés au tambour.

Dans les années 1990, j’ai commencé à utiliser les fifres et flûtes de bambou en Basse-Auvergne dans l’association Les Brayauds, rejoint par Pierre Tourret, que l’on peut entendre régulièrement depuis dans les bals et stages de l’association, et qui y a donné quelque temps des cours.

En Bourbonnais, plusieurs musiciens (notamment Frédéric Paris, Eric Elsener, Maxou Heintzen de la Chavannée de Montbel) utilisent des fifres ou flûtes en bois, mais plutôt, me semble-t-il, en complément occasionnel de leurs instruments principaux. Rachel Averly, très bonne musicienne jouant sur flûte classique en métal, est à ma connaissance la seule à se consacrer totalement à cet instrument, dans le répertoire du Centre de la France (elle vient de sortir son premier CD solo « Coquelicot »).

Un certain nombre de musiciens possèdent maintenant des flûtes en Limousin et en Auvergne, mais bien peu en jouent vraiment sur scène de façon régulière, sans parler des enregistrements. C’est pourquoi il me semble intéressant d’attirer l’attention de tous les amateurs sur cette famille d’instruments, qui a toute sa place dans nos musiques.

2. La flûte, petite passerelle vers l’universel

En dehors de la légitimité historique des flûtes dans nos musiques traditionnelles, qui est réelle mais dont on peut très bien se passer, il existe bien des raisons d’être fasciné par ces instruments : instrument qui peut combiner la plus grande simplicité d’aspect avec la musique la plus raffinée, instrument universel du berger et du nomade, des déserts et des forêts, instrument « démocratique » accessible à tous par son faible coût ou sa fabrication peu technologique, instrument d’apprentissage et d’initiation, ou instrument des grands maîtres inspirés, instrument du solitaire ou de l’orchestre,…

Les flûtes accompagnent l’humanité depuis la nuit des temps, et font partie des instruments retrouvés par les archéologues étudiant la préhistoire. Elles tirent leur forme des matériaux les plus variés : os, bois, corne, pierre même, terre cuite, porcelaine, métal et maintenant matières plastiques, mais surtout bambous et roseaux de toutes espèces offrant leurs magnifiques tubes prêts à l’usage et tous différents, donnant à chaque instrument une couleur sonore personnelle.

A travers les temps et les lieux, les flûtes ont été chargées de riches significations symboliques : emblème du monde pastoral permettant le dialogue surnaturel avec les animaux, métaphore de l’oiseau, instrument de la séduction amoureuse (flûte d’amour des indiens d’Amérique du nord), symbole sexuel (certaines flûtes sud-américaines se jouent par paires mâle/femelle), instrument charmant les êtres vivants (voir le conte du joueur de flûte charmant les rats et les enfants), symbole spirituel (pour les soufis musulmans) du souffle divin, de l’esprit qui anime la matière, lui donnant la vie en la traversant,…

Il est certain que la proximité avec le souffle vivant d’où elle est directement issue, dont elle n’est que la manifestation amplifiée et modulée, explique la puissance d’émotion contenue dans la musique de flûte. En ceci, elle est très proche de la voix, du chant. En jouant, le musicien lui-même peut sentir l’instrument vibrer sous ses doigts, ainsi que le souffle qui le traverse, mis en mouvement à partir du ventre.

Du son suraigu des fifres sur les champs de bataille ou dans les fêtes du rue, aux sons moelleux d’une flûte traversière grave, du son « mugissant », riche en souffle et en harmoniques d’une tarka bolivienne ou d’un ney oriental, des trilles imités du rossignol à l’accompagnement grommelé des flûtistes d’Europe Centrale, des courbes et volutes des joueurs indiens de bansuri au staccato des flûtes de Pan andines, l’éventail des timbres et des modes de jeu est infini.

Afin d’en donner un petit aperçu, à ma mesure, j’ai voulu ici interpréter chaque mélodie avec une flûte différente. On pourra entendre des flûtes traditionnelles de différentes origines, que je n’ai d’ailleurs pas forcément utilisées dans un style conforme à leur tradition : il s’agit ici de jouer des airs traditionnels limousins, avec mon style de jeu actuel. On pourra entendre aussi un certain nombre d’instruments de fabrication personnelle, utilisés ici avec leurs limites voire leurs imperfections, pour le plaisir de la diversité de leurs couleurs sonores. Il faut noter aussi que mes interprétations se veulent non tempérées, dans des échelles particulières liées à ce répertoire, et qui peuvent surprendre certains au premier abord.

3. « Chants larges » et « regrets »

Ma deuxième intention est d’intéresser les musiciens à l’interprétation de mélodies « en rythme libre ». En effet, beaucoup de gens se consacrent à réinterpréter des airs à danser traditionnels, mais abordent peu ce qui constitue une part importante du répertoire musical ancien. Le chant traditionnel, quand il est détaché de la fonction de support de la danse, peut couvrir toute un éventail de possibilités rythmiques, allant du rythme métrique bien pulsé au rythme le plus étiré et le plus libre, avec tous les intermédiaires. Celle liberté rencontrée dans le chant nous ouvre la porte d’un univers musical complémentaire de la musique de danse, où la respiration mélodique n’est plus contrainte par une pulsation.

Ces mélodies sont appelées par certains « chants larges » ou « chants de plein vent », en Auvergne on les nomme « regrets » quand elles sont adaptées à la cabrette. Les observateurs anciens ont décrit le caractère particulier et saisissant des chants de plein air du monde paysan, « grandes » et autres chants de labour, chants de moisson et autres accompagnant le travail quotidien. Ils ont souligné le goût des chanteurs paysans pour les notes tenues longuement, poussées à pleins poumons, fortement vibrées.

Dans les collectages plus récents, on a peut-être un écho adouci de ce style ancien qui a très peu été enregistré « en situation », à l’extérieur. En tout cas nombre de chansons collectées ont ce caractère impossible à rendre par l’écriture, d’un rythme affranchi d’une pulsation régulière, mais qui n’est pas non plus arythmique.

Je pense que la pratique de ces mélodies et de cette façon de jouer (on peut aussi « décadrer » n’importe quelle mélodie de danse et en faire un regret) est très enrichissante pour un musicien : elle permet de développer un riche ressenti musical, dans les variations du débit musical, la maîtrise des durées, les nuances de timbre et d’intensité, les silences, le travail du son et le « feeling » . Il s’agit de moduler un vrai discours mélodique, de chanter avec son instrument. Il s’agit aussi d’une ouverture royale vers la variation mélodique et l’improvisation modale, rejoignant ainsi des pratiques proches existant dans d’autres traditions (doïna roumaine et juive, taqsim arabe, etc).

4. Le répertoire

Les 22 mélodies présentées ici sont empruntées au vaste répertoire du violoneux et chanteur corrézien Léon Peyrat, et ont été publiées dans le recueil [« Cahier de chansons du pays de Tulle »->http://www.crmtl.fr/spip.php?article36] (CRMTL 2003), dans lequel on pourra retrouver les paroles et transcriptions musicales, ainsi que des commentaires que je ne reproduirai pas ici. Il s’agit de l’intégralité des chansons qui y figurent sous le chapitre « chansons en rythme libre ».

  1. Le printemps est venu j’entends les alouettes
  2. Je viens te dire adieu charmante Rosalie
  3. Voulez-vous entendre chansonnette
  4. Il y a un mois ou six semaines
  5. De bon matin moi je me suis levé
  6. Adieu la ville de Perpignan
  7. Buvons trinquons divertissons-nous
  8. Un jour l’envie me prend
  9. J’ai fait l’amour longtemps
  10. Notre fille se tourmente
  11. C’est trois mineurs jolis
  12. Il arrive une barque
  13. Rossignolet des bois
  14. A la poncha d’un suqueton
  15. Dessus la rota dei Lonzac
  16. Adiu bargiera mas amors
  17. Adieu château brillant
  18. Tout en me promenant le long d’une rivière
  19. C’était un abbé de confiance
  20. Buvons mes chers amis buvons
  21. Je bois je ris je chante
  22. Quand la Maria vai ai molin

1 Le printemps est venu j’entends les alouettes


Instrument utilisé : flûte oblique en bambou, fabrication personnelle.
Il s’agit d’un instrument de la même famille que le nay et la gasba des pays arabes, le ney et le kaval turcs, etc. L’embouchure est constituée par l’extrémité du tuyau coupée à angle droit, simplement biseautée pour faviliter l’émission du son (assez difficile au départ). Je l’ai accordé sur une gamme diatonique.

2 Je viens te dire adieu charmante Rosalie


Instrument utilisé : pipeau indien de roseau.

3 Voulez-vous entendre chansonnette


Instrument utilisé : quena bolivienne, fabriquée par un artisan de La Paz. Ma première flûte des Andes, il y a trente ans ! (Vers 1980).

4 Il y a un mois ou six semaines


Instrument utilisé : flûte traversière de bambou en Mi, fabrication Jeff Barbe.

 

5 De bon matin moi je me suis levé


Instrument utilisé : fifre de bambou en Do, fabrication Jeff Barbe.

 

6 Adieu la ville de Perpignan


Instrument utilisé : frestel, flûte de Pan diatonique en canne de Provence, fabrication personnelle

 

7 Buvons trinquons divertissons-nous


Instrument utilisé : fifre de bambou en Ré, fabrication Jeff Barbe.

8 Un jour l’envie me prend|


Instrument utilisé : flûte à conduit hongroise, bois de sureau.

 

9 J’ai fait l’amour longtemps


Instrument utilisé : quena péruvienne (achetée à l’association « Artisans du monde »).

10 Notre fille se tourmente


Instrument utilisé : pipeau indien en roseau (acheté à l’association « Artisans du monde »).

 

11 C’est trois mineurs jolis

Instrument utilisé : flûte traversière en bambou en Sol, fabrication Jeff Barbe.


12 Il arrive une barque


Instrument utilisé : flûte traversière de bambou en Mi, fabrication Jeff Barbe (bambou de gros diamêtre).


13 Rossignolet des bois


Instrument utilisé : flûte « à bandeau » de canne de Provence, fabrication personnelle.

14 A la poncha d’un suqueton


Instrument utilisé : quena de bambou, fabrication personnelle.

 

15 Dessus la rota dei Lonzac


Instrument utilisé : flûte traversière de bambou en La, fabrication Jeff Barbe.

 

16 Adiu bargiera mas amors


Instrument utilisé : flûte à bec ténor en bois, marque S.E.B.I.M., cette flûte m’a été donnée par Henri Châtenet, merci Henri !

17 Adieu château brillant


Instrument utilisé : pipeau de bambou avec fenêtre sur le dessous, comme les flûtes hongroises. Le conduit est percé dans le nœud naturel du bambou qui est conservé. Fabrication personnelle.

18 Tout en me promenant le long d’une rivière


Instrument utilisé : tarka bolivienne, instrument « pour touristes », celles réellement utilisées par les indiens boliviens ne sont pas décorées. Elle a tout de même un son très intéressant, mais consomme beaucoup d’air !

 

19 C’était un abbé de confiance


Instrument utilisé : petit fifre de sureau, fabrication personnelle.

 

20 Buvons mes chers amis buvons


Instrument utilisé : pipeau scolaire de plastique, le même que celui qui a été mon tout premier instrument de musique . Malgré son peu de valeur, il a un son riche et une gamme délicieusement non tempérée.

21 Je bois je ris je chante


Instrument utilisé : fifre de canne à mirliton, fabrication personnelle. C’est un essai, imitant avec des moyens rudimentaires (un carré de sac en plastique et du ruban adhésif) un procédé utilisé sur les flûtes traversières chinoises, et leur donnant ce son incisif si caractéristique.

 

22 Quand la Maria vai ai molin


Instrument utilisé : flûte traversière de bambou en Sol, fabrication Jeff Barbe (bambou de diamêtre fin). Merci à Jeff pour sa fabrication de si belles flûtes de bambou, roseau et autres matériaux naturels, instruments tous différents, qui donnent envie au musicien d’augmenter à l’infini sa collection de tuyaux et de sons.